Théâtre

« C’est la vie », les survivants de Mohamed El Khatib au Festival d’automne

« C’est la vie », les survivants de Mohamed El Khatib au Festival d’automne

01 novembre 2017 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Hier c’était la deuxième. Pour la deuxième fois, sous les sunlights du Festival d’Automne, Fanny Catel et Daniel Kenigsberg jouaient leur vie, jouaient leur drame : ils ont chacun perdu un enfant. C’est la vie est la nouvelle preuve, par les larmes, que Mohamed El Khatib sait transcender le réel comme aucun autre metteur en scène actuellement.

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Avant, Wolinski avait titré un bouquin au titre prémonitoire : Le pire a de l’avenir. Alors, quand on comprend que lui a enterré Sam, 25 ans et elle Joséphine 5 ans, on se dit qu’en direct de l’au-delà Wolinski voit toujours juste. Sam a choisi de mourir, il s’est suicidé, Joséphine elle, a choisi de vivre : 5 ans. Elle ne devait pas dépasser sa première année, condamnée par le syndrome de Zellweger.

Qu’est ce qui est pire ? Perdre un enfant devenu adulte ou perdre un enfant qui ne grandira jamais ? La question est posée en filigrane dans un éternel besoin de protection. Savoir ce qui est pire permet de relativiser l’horreur. C’est la vie de comparer, de jauger.

Dans Grey Tickles Black Pressure, John Grant chante « And there are children who have cancer / And so all bets are off : Cause I can’t compete with that ». C’est un fait. Personne ne peut entendre que la mort d’un enfant « c’est la vie », personne au point qu’en français, il n’existe pas de mot pour dire qu’un parent est désormais vide d’enfant. En hébreu et en arabe, en revanche il y a des mots pour « ça ». Peut-être que le silence des mots en français ne veut pas taire le réel mais au contraire vient dire une horrible réalité : la mort de son enfant ne retire pas son statut de parent à l’endeuillé.

Comme à son habitude, Mohamed El Khatib propose un travail documentaire qui s’appuie sur la vidéo pour adoucir l’horreur.

Ces comédiens que l’on connaît par cœur, qui sont des immenses, qui ont foulé les plus grandes scènes sont ici vraiment à poil. Ils sont eux, racontant deux tragédies qui font passer l’histoire des Atrides pour une comédie. Et ici, leurs parcours professionnels n’ont aucune importance.

De la même façon qu’il nous a transmis la mort de sa mère, le portrait d’une femme de ménage ou la misère sociale à Lens, El Khatib se tient sur le fil. Ici on frise le pathos sans jamais quitter l’élégance. On rit pour pouvoir s’autoriser à pleurer de rire comme à la veille d’un enterrement.

On pleure en se demandant comment tout l’automne ces deux comédiens pourront rejouer « ça ».

Leur talent et leur maîtrise du plateau rend les choses possibles car même si ils ne jouent pas une fiction, leurs corps ne peuvent faire autrement que de se placer sur scène. La voix, si elle tremble, ne casse pas.

C’est injuste. Injuste et insupportable. Cela doit être dit et avec le ton adéquat, celui qui permet l’écoute sans l’angoisse, celui qui n’impose pas la compassion. Et pour y arriver cela demande un travail d’écriture de titan. On nous aura distribué au début du spectacle un « guide pratique » auquel nous devrons nous référer à des temps clés. L’occasion de lire Mohamed El Khatib dont l’écriture fait écho à celle de Camus. Daniel Kenigsberg et Fanny Catel sont ses justes, bien involontaires.

C’est la vie se repose beaucoup sur l’humour juif, dont l’existence même est lié au pire. « Tout le travail a consisté à ne pas pleurer » dit Daniel Kenigsberg les larmes à l’œil. Alors, il raconte des blagues qui nous entraînent à Auschwitz ou aux bords des pogroms, et l’on rit encore plus fort pour aider ces deux là à continuer, à rester vivant, à rendre hommage sans mélodrame.

La réalité dépasse la fiction comme toujours chez Mohamed el Khatib, là est son angle de travail. Mais ici, il demande beaucoup à ce duo, à ce pas de deux à la fois morbide et ultra vivant. Il ne peut pas choisir entre les deux. C’est aussi dur que parfait, en quelques mots, c’est la vie…

A Théâtre ouvert jusqu’au 7 novembre puis au Théâtre de la ville du 10 au 22 novembre.

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. amelie@toutelaculture.com

Une réflexion sur « « C’est la vie », les survivants de Mohamed El Khatib au Festival d’automne »

Commentaire(s)

  • kenigsberg daniel

    Généralement il est de règle qu’un acteur quelle soit bonne ou mauvaise ne réponde pas à une critique . Puisque mon monde qui est le vôtre et qui en même temps est copieusement bousculé, je l’oublierai cette règle pour vous remercier d’avoir si bien dit . Je vous embrasse.

    novembre 1, 2017 at 17 h 11 min

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