Théâtre
Cartographie des territoires du possible : A ce projet personne ne [devrait] s’oppos[er]…

Cartographie des territoires du possible : A ce projet personne ne [devrait] s’oppos[er]…

23 novembre 2015 | PAR Marianne Fougere

C’est sur une colline divine que Marc Blanchet et Alexis Armengol nous invitent à grimper dans la nouvelle création du Théâtre à cru. Pas celle des Dieux olympiens, mais celle des dieux déchus. Ou comment, depuis le nul part de l’atelier du dieu du feu, réapprendre à faire société.

On nous a promis un projet « librement inspiré » de Prométhée enchaîné d’Eschyle. On s’attend donc, légitimement, à du tragique, des larmes, des frissons et des Dieux. Mais … à ce projet le Théâtre à cru semble lui-même vouloir s’y opposer. Tout commence, en effet, sur un éclat de rire lorsque les acteurs, au look profondément rockabily, se fraient un passage jusqu’à la scène et, orientant sur la salle l’unique lumière, suggèrent que nous avons du trouver une autre entrée. Alexis Armengol nous a habitués aux surprises ; certains diront qu’il « a sa réputation ». Les spectateurs seraient donc bien avisés de comprendre la formule « librement inspiré » en un sens littéral, car de cette liberté Armengol use et abuse, jusqu’à parfois frôler l’excès et provoquer dans le public désorientation voire déconvenue. Mais, l’inconfort et l’égarement ne sont-ils pas finalement la condition sine qua non pour réactiver la pensée et, avec elle, l’imagination ?

Si A ce projet personne ne s’opposait s’inscrit sous l’héritage des poètes grecs, il poursuit surtout le cycle politique entamé par le Théâtre à cru avec Sic(k) et pousse la réflexion inaugurée sur la question du pouvoir un cran plus loin en interrogeant sa dimension sociale. Le choix de la pièce n’est donc pas anodin. Marc Blanchet, qui a écrit le texte, se saisit du mythe de Prométhée pour appréhender le thème plus large de la désobéissance, de la résistance aux rapports de pouvoir et de domination qui, par-delà le mythe, perdurent encore aujourd’hui. L’évocation mythologique constitue la première partie du projet, première partie qui se situe dans un squat improbable et au cours de laquelle le ravisseur du feu va croiser d’autres parias rebelles tels Héphaïstos, le dieu du feu jeté de l’Olympe par Héra sa mère, Pandore la distraite, célèbre pour avoir  ouvert la fameuse boîte, ou Io condamnée par Zeus à un long exil.

Cet entrecroisement de destins est, dans une seconde partie, mis en miroir avec un présent tout aussi brûlant. Car la question soulevée par Marc Blanchet est celle de savoir ce que l’on fait du don prométhéen ? L’espérance, toujours présente une fois déversés sur l’humanité tous les maux, constitue-t-elle elle aussi un fléau ou figure-t-elle une promesse ? Le feu peut-il souder la pensée ? Dès lors, par où commencer ? quel chemin emprunter ? Grâce à un dispositif conçu par Margerite Bordat, on glisse et on coulisse de l’atelier du dieu du feu à une sorte de coloc écolo, véritable laboratoire où est expérimentée par un comité invisible constitué de cinq anonymes l’expérience, ô combien ardue du vivre-ensemble.

A ce projet personne ne s’opposait a sans aucun doute un côté bancal voire complètement foutraque qui peut et a, le soir où nous assistions à la représentation, déconcerté les spectateurs. Il reflète cependant la condition résolument tragique et proprement humaine de la cohabitation forcée des hommes dans un monde limité. La construction d’un monde différent ne se résout pas d’un claquement de doigts, même divin(s). Cela induit du conflit et de l’adversité ; cela requiert de l’imagination et de la communication, une opération délicate même pour les émetteurs de bons mots et de belles pensées – tirées des textes de Hannah Arendt, de Georges Bataille ou de Henry Thoreau Walden– mis en boîte par Armengol. Cela passe aussi par une certaine naïveté qui a sans doute de quoi exaspérer, peut prêter à soupirer voire à crier, depuis son siège, que l’ « on n’est pas à l’école ! » Armengol et Blanchet ne nous font pourtant pas la leçon. A ce projet… doit se concevoir bien plutôt comme une exploration de pistes possibles, comme une reconfiguration du paysage des possibles. Aussi, les sceptiques regretteront-ils la naïveté brouillonne et le bricolage un brin bisounours. Il n’en reste pas moins que derrière ces imperfections flagrantes, ces illuminés qui font du vélo pour réactiver la lumière, transparaît le trésor livré par Prométhée aux hommes : à savoir, la capacité de résister et d’altérer les arrangements de domination et les relations de pouvoir. Il ne tient qu’à nous de faire preuve de la même volonté d’expérimentation et d’imagination que Blanchet, Armengol et leurs activistes en herbe. « On n’est certes pas à l’école », mais A ce projet… reste fidèle à son inspiration arendtienne. En politique, Arendt affirmait, le seul conseil en réalisme réside dans le miracle de l’action qui seule peut sauver le monde. Les sceptiques et autres cyniques seront bien en peine de s’y opposer.

A ce projet personne ne s’opposait, texte librement inspiré de Prométhée enchaîné d’Eschyle par Marc Blanchet et Alexis Armengol, conception et mise en Scène Alexis Armengol, au Théâtre de la Colline (20è) du 6 novembre au 5 décembre.

 Visuel : ©Colline

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