Théâtre
Brigitte Jaques replonge le Phèdre de Racine dans ses origines grecques

Brigitte Jaques replonge le Phèdre de Racine dans ses origines grecques

14 janvier 2020 | PAR David Rofé-Sarfati

Brigitte Jaques propose une mise en scène surprenante de Phèdre de Racine où l’érotisme poursuit l’obscène. L’expérience du spectateur est aussi dérangeante qu’inoubliable.

La plus célèbre pièce de Racine (1674) explore le surgissement de l’amour-passion et la brûlure du désir interdit. La pièce en Alexandrins, inspirée de la mythologie grecque, met en scène l’amour incestueux conçu par Phèdre, femme de Thésée, pour Hippolyte, fils de Thésée et d’une Amazone. Dans ces versions d’origines, la pièce d’Euripide ou de Sénèque au Veme Siècle av. J.-C. se nomme Hippolyte, comme la première version française de Garnier au XVIe siècle ; le texte y est boursouflé, ampoulé et la fièvre traverse les corps sans pudeur. Racine, le janséniste vient après les guerres de religion; le charnel et son effusion doivent être escamotés dans les mots. Les corps ne se touchent pas. Le texte seul décrit l’horreur. Les j’aime de Phèdre ou de Aricie, la description gore de la mort de Hippolyte par Théramène, et la tension magnifique du texte dit ce que les corps ne doivent plus exprimer.

En ce début du 21e siècle Brigitte Jaques se souvient de l’incandescence des corps tordus par le désir défendu. Elle ose montrer la jouissance parce qu’elle est interdite et le refoulé fait retour. Les corps fonctionnent à plein régime. Les fantasmes d’amour, de haine et de mort déforment les visages. La terreur de la tragédie saisit les chairs. Dans un décor minimaliste et beau, image d’une chapelle ou d’un coït, les corps se vautrent dans un sol qui part en poussière. Parfois le public rit, désorienté par un Racine qui aurait consenti à la sensualité crue. Peut-être que la proposition est extrême. 

Il n’empêche. La brûlante Raphaèle Bouchard est une merveilleuse Phèdre hystérique presque folle et bientôt suicidaire. Elle ajoute sa beauté à celle du texte. Elle soutient la langue renversante de Racine et l’écœurant débordement des pulsions. Le reste de la troupe est au diapason, en particulier Sophie Daull qui fabrique une Oenone pertinente au service de la folie de Phèdre. Ainsi, à qui saura faire ce petit pas de côté pour enjamber les siècles, la Phèdre de Brigitte Jaques réagencera pour toujours sa relation au texte.

 

Phèdre

de Racine

mise en scène par Brigitte Jaques-Wajeman

Théâtre des Abbesses

lien de réservation.

Crédits Photos ©Cosimo Mirco Magliocca

 

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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