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Bel esprit de troupe pour le « Conte d’Hiver » au Théâtre du Nord

Bel esprit de troupe pour le « Conte d’Hiver » au Théâtre du Nord

10 février 2014 | PAR Audrey Chaix

Après le succès du Suicidé, présenté au Festival d’Avignon en 2011, en tournée depuis, Patrick Pineau revient sur scène – sous les traits de la troupe qu’il dirige, lui-même n’étant pas sur scène – pour livrer son interprétation du Conte d’Hiver de William Shakespeare. Une pièce écrite vers la fin de la vie du Barde, tellement hybride qu’elle est souvent qualifiée par les exégètes de tragi-comédie romantique, Le Conte d’Hiver est surtout une magnifique histoire, pleine d’intrigues princières, de rebondissements et de folklore, et dont Pineau s’empare à bras le corps pour en livrer une interprétation toute personnelle.

Ce qui prime dans cette production du Conte d’Hiver, c’est l’esprit de troupe : chacun des comédiens est comme le rouage d’une plus vaste machinerie dédiée à la représentation théâtrale, et c’est avec enthousiasme et bagout qu’ils s’y prêtent chacun. Cela est d’autant plus palpable dans les scènes de pastorale sur l’île de Bohême, alors que le prince flirte avec la jolie bergère sous le regard désapprobateur de son père (ni l’un ni l’autre ne savent alors que la bergère est en fait une princesse, ce sont là les rouages de la comédie) : entre chants et danses, colporteur véreux et tonte des moutons, ils mènent une joyeuse sarabande qui contraste avec la première partie de la pièce.

En effet, alors que l’amitié indéfectible de Léonte, roi de Sicile, pour Polixène, roi de Bohême, se change en jalousie consumante, qui le pousse à condamner sa femme enceinte à mort et à se brouiller à jamais avec celui qui était comme un frère pour lui, la mise en scène se veut sombre et menaçante. Vidéosurveillance dans le parc du château, geôle sombre pour la jeune reine, salle de tribunal si imposante qu’elle en dévient grotesque : tout est conçu dans la démesure, comme pour mieux signifier la folie grandissante du roi de Sicile, qui ne reviendra à la raison qu’au bout de seize ans, en découvrant que sa femme n’est pas morte et que sa fille abandonnée a su retrouver le chemin de la maison. Les deux rois, interprétés par le petit et blanc Manu Le Lièvre et le grand et noir Babacar M’Baye Fall, forment ainsi les deux côtés d’une pièce de monnaie symbolisant l’un le tragique, alors que Léonte succombe irrémédiablement à la jalousie, passion destructrice, et l’autre l’aspect comique de la pièce, puisque c’est en Bohême, terre de Polixène, que l’on chante et danse comme lors d’une Bacchanale.

Les deux véritables héros de cette production, ce sont cependant Fabien Orcier, magistral en Autolycus, grotesque et cynique à la fois, prêt à tout pour une pièce d’or ou une arnaque, et Aline Le Berre, qui interpèrte une Pauline aux allures de Pythie alors qu’elle menace Léonte, cédant parfois à des ressorts comiques qui allègent les scènes parfois un peu grossièrement tragiques.

Pour conclure son propos, Patrick Pineau fait entrer sa production de plain pied dans le 21e siècle, avec une satire de la télé réalité et des couvertures de canards à sensation, rappelant ainsi le sort de certaines princesses des temps modernes sous l’œil inquisiteur de la presse people (Diana, Grace, pour ne citer qu’elles). Il affirme également le caractère essentiellement cinématographique de sa mise en scène, avec des références amusantes aux Marx Brothers et une assimilation de la renaissante Hermione à la femme portant une torche qui symbolise les studios Columbia. Cela donne d’autant plus de profondeur à la profusion d’écrans présents sur le plateau lorsque la scène est en Sicile, et trahit la volonté de Pineau de faire des passerelles avec le septième art – qui lui-même a livré de belles adaptations du Conte d’Hiver.

Une production qui vaut le coup d’être applaudie, et les trois heures qu’elle dure ne se font pas sentir. Un vrai plaisir de redécouvrir Shakespeare, dans une mise en scène qui s’approprie la pièce autant qu’elle respecte l’auteur.

Photos : © Philippe Delacroix

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