Théâtre
« Beaucoup de bruit pour rien », un Shakespeare joyeux et édifiant pour l’après-Covid.

« Beaucoup de bruit pour rien », un Shakespeare joyeux et édifiant pour l’après-Covid.

09 mars 2021 | PAR David Rofé-Sarfati

Maïa Sandoz et Paul Moulin ont présenté à la presse leur dernière création dans la grande salle du Théâtre de la cité du centre dramatique national  de Toulouse. La rentrée théâtrale qui se prépare sera éblouissante. Et joyeuse.

Pendant l’épisode Covid, l’évangile du quoiqu’il en coûte, étayé au statut de l’intermittence, spécificité française, organise le soutien aux artistes autant qu’il se risque à financer de nouveaux projets. Les écritures, les répétitions et les sessions de travail au plateau ont lieu. Un retour à une vie normale est préparé en coulisses, sur des plateaux de salles vides. Nous avons déjà écrit que La réponse des Hommes de Tiphaine Raffier et Les serpents de Jacques Vincey participent aux préparatifs d’une belle sortie de crise sanitaire. La création époustouflante de Maïa Sandoz et de Paul Moulin, Beaucoup de bruit pour rien de William Shakespeare, finit de faire taire définitivement ceux qui s’interrogent sur cette quasi nationalisation du secteur culturel et sur ce mécénat étatique, privilège des rois. L’essentiel est préservé.

Une comédie-ballet par William Shakespeare

Beaucoup de bruit pour rien est la comédie la plus romantique  de William Shakespeare en même temps qu’une hilarante histoire d’amours adolescentes. Claudio et Héro sont amoureux, leur mariage se prépare. L’oncle fourbe, Don Juan, fait croire à Claudio que sa promise lui est infidèle. Parallèlement, une idylle s’installe entre deux autres ados : Béatrice et Bénédict qui, empêchés par l’arrogance et la timidité de leur jeunesse, dénient leur sentiment amoureux. Leur histoire vient gaiement contrebalancer la noirceur de l’intrigue principale axée sur le mensonge. À la cérémonie de noces, Claudio humilie publiquement Héro, l’accusant de sauvage sensualité et d’impiété. Le prêtre, qui soupçonne un malentendu, suggère en secret à la famille de Héro de la cacher pour quelques temps et de faire croire à sa mort jusqu’à ce que son innocence soit prouvée. Peu après la cérémonie, Béatrice et Bénédict s’avouent leur amour ; Bénédict, fiancé et désormais loyal à Béatrice, provoque son ami Claudio pour venger la mort supposée de Héro. Heureusement, la maréchaussée locale appréhende les complices de Don Juan et prouve l’innocence de Héro. Léonato, l’oncle de Héro, exige de  Claudio qu’il témoigne en public de l’innocence de Héro et  qu’il en épouse une autre parmi ses nièces, presque la copie de l’enfante morte. Claudio accepte et se prépare à épouser la prétendue cousine de Héro, voilée. À la cérémonie, le masque de la mariée tombe : Claudio découvre Héro. Bénédict demande sa main à Béatrice qui accepte après une brève dispute d’amoureux. Une fête finale célèbre la double union. Nous sommes loin de Shakespeare qui tue tous ses personnages avant le baisser de rideau. Voilà une comédie-ballet licencieuse avec une fin à la Molière.  

L’équivoque jubilatoire du théâtre

Écrite à un moment du siècle où le théâtre est menacé en tant qu’activité outrageante, la comédie de Shakespeare déplie avec finesse, sous une intrigue populaire, des sujets comme le patriarcat, la réputation, l’orgueil des adolescents, les fakes news, les faux-semblants et le ratage de l’amour. Beaucoup de bruit pour rien se révèle telle une comédie transgressive ; l’ambiguïté de la parole, du désir et de sa représentation ordonne la subversion. Au centre de gravité, il y  a la question universelle de l’individu et du collectif lorsque les deux s’affrontent dans un combat inégal et où seul le masque préserve du carnage.

Les personnages sont les jouets des conflits du langage et se constituent en une superposition de caractères. Héro, la jeune promise, est tout à la fois l’amoureuse de Claudio, la fille de Don Pedro, la prétendue morte puis sa fausse sœur jumelle ; elle est aussi Mélissa Zehner, la talentueuse comédienne qui incarne le(s) rôle(s), car rappelons-le : nous sommes au théâtre. 

L’énigme du théâtre est une fête

La pièce joyeuse se plante à cet endroit ; elle remâche l’énigme interminable du théâtre qui déplie sans cesse l’illusion et le mensonge. Nous sommes au centre du langage et de son équivoque. Maia Sandoz – Beaucoup de bruit pour rien de Shakespeare sera sa 17e mise en scène – épouse le trait avec Paul Moulin, son complice depuis 2006. Car Maïa Sandoz connaît son ouvrage. Dans l’hilarant Stück Plastik, elle nous enfonçait dans les conflits, les névroses, la mauvaise foi, et les discours empruntés ; dans L’abattage rituel de Gorge Mastromas de Dennis Kelly, elle cherchait l’ombilic insaisissable des discours polysémiques, et autour du motif d’une bielle négligemment manipulée par le comédien elle réussissait à signer à la fois l’innocence infantile et le meurtre. Pour Beaucoup de bruit pour rien son génie déploie une transgression que la maîtrise du rythme et des déplacements contrarie secrètement, non pour annuler mais au contraire pour restituer toute la tension comique. Mieux, elle ajoute une scène à cette pièce qui magnifie l’équivoque jusqu’à voir l’auteur s’amuser de lui même : l’enterrement jubilatoire et burlesque de Héro, entre funèbre procession et envers d’un tour de magie, offre un clin d’œil à celui de Juliette dans Roméo et  Juliette et celui d’Ophélie dans Hamlet. C’est épatant.

Avec gourmandise, nous suivons chaque personnage dans son équivoque, sa duplicité, sa multiplicité. La direction d’acteurs impressionne ; le rythme harmonieux des corps et du verbe organise le tempo ; il naît en chaque comédien et organise une partition chorégraphique collective ; il lisse les aspérités des niveaux de compréhension. La pièce est une fête joyeuse où les comédiens empilent les déclinaisons ; Gilles Nicolas, danseur-comédien, est inoubliable. 

Ce Shakespeare rend ici sa force vertueuse, forme en corps et en mots une dialectique du faux-semblant, enseigne une science du doute ; la fête combat farouchement les certitudes, les croyances où les radicalismes prennent racine. Toutes ces raisons pourvoient à la pièce une légitimité forte. Créée durant la période Covid, la pièce du duo Sandoz-Merlin est parée, pour être présentée en priorité à une jeunesse burinée depuis un an aux infox, aux chaînes en continu et à Netflix.

 

Beaucoup de bruit pour rien
Texte Shakespeare
Mise en scène Maïa Sandoz et Paul Moulin
Création sonore et musicale Christophe Danvin
Avec Serge Biavan, Maxime Coggio, Christophe Danvin, Mathilde-Edith Mennetrier, Gilles Nicolas, Paul Moulin, Soulaymane Rkiba, Aurélie Vérillon et Mélissa Zehner

Crédit Photo Kenza Vannoni

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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