Théâtre
Bartleby, ou comment le marionnettes de Bob explosent Wall street

Bartleby, ou comment le marionnettes de Bob explosent Wall street

07 novembre 2016 | PAR Mathieu Dochtermann

Reprise d’une création (de 2015) du Bob Théâtre, à Pantin au Théâtre du Fil de l’Eau en partenariat avec le Mouffetard: Bartleby, une histoire de Wall Street, pièce marionnettique où les manipulateurs viennent faire irruption, ou est-ce le contraire? Drôle, grinçant, surprenant, enlevé, un spectacle bon pour les zygomatiques, qui réjouira autant de jeunes spectateurs que de plus vieux.

Le Bob Théâtre, de son propre aveu (on pourrait même parler de proclamation!) c’est « la compagnie qui aime les enfants avec des patates autour ». C’est dire si ses créateurs sont facétieux… Et, de fait, si l’humour est la politesse du désespoir, alors on est sévèrement désespéré au Bob Théâtre, et on est aussi très, très poli.

Très, très poli, à l’image de l’huissier qui est le premier personnage sur scène dans ce spectacle Bartleby, une histoire de Wall Street, inspiré d’une nouvelle de Melville. A moins que le premier personnage ne soit le marionnettiste? En effet, Denis Athimon, flanqué de ses sempiternelles rouflaquettes et de son complice Julien Mellano (qui arrivera en retard sur scène… ou du moins son personnage…), campe dès le départ un narrateur-bonimenteur-manipulateur (mais qui manipule-t-il le plus, le public ou ses marionnettes?) qui choisit d’être en sus, lui-même, une marionnette. L’intéressé s’affuble en effet d’un corps de marionnette à gaine dont il sera la tête, le corps et les bras du pantin se retrouvant accrochés à son plastron. Cela donne au comédien-manipulateur (dont le nombre de casquettes – métaphoriques – donne déjà le vertige à ce stade de la lecture) l’occasion de cabotiner tout le long du spectacle, en incarnant avec affabilité et force grimaces le fameux huissier… qui n’est cependant pas le protagoniste principal de la pièce!

L’anti-héros, puisque c’est de cela qu’il s’agit, c’est Bartleby, personnage éponyme et marionnetique, qui apparaît chemin faisant, pour disparaître tragiquement à la fin de la pièce. Si ce scribe besogneux et appliqué est remarquable, ce n’est que par son discret et poli refus de céder aux injonctions policées de son patron, par la formule maintes fois répétée: « Je préfère ne pas ». Ce petit mantra de quatre mot vient alors rythmer la pièce comme une petite ritournelle qui détraque tout, et qui transforme Bartleby, pour l’huissier qui l’emploie, en une énigme irritante, objet d’investigations et de sollicitude. Sur Bartleby, on en saura guère davantage, sinon qu’il semble, au sens presque littéral, n’avoir aucune vie: on ne lui connait ni domicile ni activité, on ne le voit pas davantage manger ni boire. Ce qui rend si singulier ce petit personnage triste, c’est sa douce obstination à refuser tout ce qui n’est pas de l’ordre de sa tâche la plus strictement, la plus étroitement entendue: copier des contrats.

A la zizanie qui se répand bientôt dans l’étude de l’huissier, répond très vite la zizanie qui se répand sur la plateau: après être arrivé en retard au début du spectacle, Julien, le second marionnettiste, qui manipulait la marionnette de Bartleby, refuse bientôt de continuer à jouer, déclarant: « Je préférerais ne pas ». S’ensuit un bras de fer avec Denis-l’huissier-patron, qui ira jusqu’à déplacer le castelet sur la scène pour pouvoir continuer à jouer malgré l’immobilité de Julien, planté au milieu.

Et c’est là la grande réussite, et la grande intelligence de ce spectacle très amusant, au second degré très savoureux: on tient là un spectacle qui joue délibérément avec le rôle et la position de toute les parties prenantes à l’ouvrage artistique – le guitariste qui accompagne le spectacle en direct est mis à contribution, ainsi que le régisseur lumière -, toutes les ficelles sont (apparemment) montrées à mesure que le castelet se fait dépouiller de ses voilages, les manipulateurs jouent, l’espace scénique explose tout autant que les marionnettes, la narration déraille quand Denis Athimon fait mine d’improviser de petits entresorts pour distraire le spectateur… Comme un clin d’oeil aux rencontres de THEMAA, qui avaient lieu le même weekend et qui avaient pour thème l’illusion, on a même droit à une disparition sur scène…

Au bilan, un spectacle malin autant que malicieux, qui ravira les plus jeunes grâce à des gags très visuels, mais qui donnera tout autant de grain à moudre aux plus âgés. Aiguisez votre sens critique, semble nous dire le Bob Théâtre, rien n’est finalement tel qu’il y paraît. Ou comment un système bien rôdé peut se gripper quand la désobéissance passive vient s’en mêler…

Au Théâtre du Fil de l’Eau à Pantin jusqu’au 9 novembre.

Adaptation, mise en scène et interprétation : Denis Athimon et Julien Mellano
Musique originale : François Athimon ou Gregaldur (en alternance)
Création lumière : Alexandre Musset
Construction marionnettes : Gilles Debenat et Maud Gérard
Régie : Antoine Jamet, Gwendal Malard ou Tugdual Tremel (en alternance)

Visuels: (C) Bob Théâtre, Cédric Vincensini

Infos pratiques

Théâtre Petit Hebertot
Le Zèbre
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