Théâtre

« Babarman » : un si fragile vernis d’enfance

« Babarman » : un si fragile vernis d’enfance

14 mai 2017 | PAR Simon Gerard

La création de Sophie Perez et Xavier Boussiron proposée au Théâtre Nanterre Amandiers et sous-titrée « Mon cirque pour un royaume » est un objet théâtral extrêmement singulier dans la mesure où il parvient à faire le grand écart entre un spectacle surréaliste pour enfants  et une pièce totalement borderline pour adultes. Une création schizophrène, à deux dimensions, deux temps, deux registres, mais entièrement intelligente et définitivement drôle.

Babarman tient à un concept que l’on voit peu dans le domaine du spectacle pour enfants : dès le début de la représentation, les adultes sont libérés de leurs petits accompagnants, pour qui un chapiteau couvert a été dressé au beau milieu de la scène. Les grands, eux, prennent place dans les gradins de la salle, d’où ils voient l’extérieur du chapiteau et les coulisses d’un spectacle qu’ils ne verront jamais — mais dont ils capteront parfois quelques bribes désopilantes.

On comprend que Babarman ne veut plus être roi, et que son petit héritier inconséquent ne veut que trop lui succéder. On comprend que l’aérophagie du roi pose problème, au point qu’il doive s’exiler au Royaume des Caprices pour se rééduquer auprès de nonnes intransigeantes. On croit voir qu’un vote du public a lieu, et que le fils de Babarman est élu de façon relativement démocratique. On comprend, on devine, on croit… Mais la fine membrane du chapiteau imbriqué dans le plateau préserve les adultes du mystère vécu par les enfants, de même que ces derniers ne captent rien de ce qu’il se passe à l’extérieur. Et c’est tant mieux.

Car depuis leurs gradins, les adultes ont une vue panoramique sur les backstages glauques du rêve enfantin en cours. Aux enfants la magie, le monde imaginaire ; aux adultes, la triste — mais si drôle — réalité de la vie. Dans ces coulisses à vue, les interprètes se changent et attendent leur entrée en scène. Ils se plaignent des costumes grotesques dans lesquels ils suent à grosses gouttes, et à cause desquels ils ne peuvent même pas porter une bouteille d’eau à leurs lèvres. Ils commentent l’ambiance qui règne sous le chapiteau : « Qu’ils sont snobs, ce soir ! » ; « Il y en a un qui me regarde comme si il venait de perdre sa mère ». Ils se draguent, font des blagues graveleuses, partagent leur peur de vieillir. Leur attitude sur la scène adulte jure avec l’innocence présumée du spectacle qu’ils jouent. Ce grand écart entre deux registres radicalement opposés et nécessairement imperméables est jubilatoire. On assiste à cette création débridée avec la crainte amusée que les enfants en entrevoient ne serait-ce qu’une bribe. L’enjeu de Babarman devient dès lors presque politique : quel est l’espérance de vie de l’enfance, quand une simple bâche en plastique sépare un jeune public de la crudité de la vie adulte ? Et d’ailleurs, pourquoi interdirait-on un spectacle aux plus grands ? N’a-t-on pas le droit de rêver, nous aussi ?

À cette dernière question, Sophie Perez et Xavier Boussiron répondent à leur façon. La frontière établie entre les deux scènes — la fiction sous le chapiteau, la réalité en dehors — se fissure parfois ; d’étranges visions s’immiscent alors dans les coulisses du spectacle. Comme cette danse lascive, entamée par une comédienne déguisée en religieuse en duo avec Danièle Hugues, actrice naine qui incarne Babarman Junior sous le chapiteau… Comme ce chant apocalyptique qui clôt le spectacle dans une orgie de fumée et de déguisements effrayants. Comme, enfin, lorsque l’interprète de Babarman quitte son jeune public sans pour autant sortir de son rôle, et s’allonge sur le proscénium pour se livrer à une déprime éléphantesque. Tous ces événements semblent indiquer aux adultes qu’ils ont encore un droit aux rêves, mais que la vie ne leur fera pas pour autant de cadeaux — contrairement aux enfants, qui se voient distribuer friandises et gadgets à l’issue de la pièce.

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