Théâtre

Avignon Off : « Rouge », se remet-on un jour d’une tragédie familiale ?

Avignon Off : « Rouge », se remet-on un jour d’une tragédie familiale ?

23 juillet 2018 | PAR Magali Sautreuil

Comme les vacances chez mamie peuvent être douces ! Comme elles sont soudain devenues source d’angoisse, synonymes de la perte d’un petit-fils, d’un fils, d’un frère et d’un ami trop tôt disparu… Chacun devra trouver la force de faire son deuil à sa manière, un sujet que Rouge aborde avec délicatesse et poésie.

La pièce débute dans le noir le plus complet. Il nous semble entendre des voix, notamment celle d’une petite fille qui a peur. Nous sommes comme dans un rêve ou plutôt un cauchemar. Une lumière rouge perce par instants la pénombre. On aperçoit une jeune fille qui danse dans le noir, comme si elle était en transe. Malgré l’obscurité et la rapidité de ses mouvements, elle ne bute dans aucun obstacle. C’est impressionnant…

Quand le jour se lève enfin, quatre personnages s’affairent devant nous : une grand-mère, sa fille, sa petite-fille de 14 ans et leur jeune voisin un peu sauvage.

C’est l’été, le temps des vacances en famille chez mamie et papy. Le décor est à l’image de ce cocon familial au charme désuet : un fauteuil en rotin, des coussins brodés, une chaise en bois, une travailleuse remplie de cartes postales, fils et boutons, quelques pelotes de laines colorées, un panier à journaux, une bassine et des plafonniers en métal. On a l’impression que le temps s’est arrêté dans cette maison, où les récits de chacun, les voix et les corps s’entremêlent, s’entrechoquent et se chevauchent comme des bribes de souvenirs, des souvenirs qui s’évaporent à la chaleur du soleil.

Cette chaleur, elle est perceptible non seulement dans la langueur des corps, mais aussi à travers cette lumière rouge crépusculaire qui baigne la scène, une lumière qui a quelque chose d’angoissant. Elle est à lisière du jour et de la nuit, du monde des vivants et de celui des morts. La frontière est ténue. Elle l’est d’autant plus que les vacances chez mamie, cette année-là, ne ressemblent pas aux autres : elles sont hantées par le souvenir du jeune Manu, englouti par ce fleuve carnassier qui ne pardonne rien et qui longe la maison familiale. Malgré les rires et les jeux d’enfants, les longues parties de chasse aux insectes, l’atmosphère est lourde, presque étouffante.

Chacun doit trouver le moyen de faire son deuil, la force d’aller de l’avant, de s’extirper un temps du tourbillon de la vie pour reprendre son souffle. Les instants dansés, fluides, ondulants, dynamiques, effrénés, traduisent en mouvement le flot des événements qui les submerge et qui, paradoxalement, les rend incapables d’avancer.

Cette période est particulièrement difficile à vivre pour la petite-fille. Elle ne peut ni compter sur sa grand-mère qui s’inquiète pour un rien, ni sur sa mère, qui est obsédée par l’absence de son fils et de son mari, alors que c’est le moment où elle a le plus besoin de conseils. Son corps d’adolescente la tiraille et la déchire de l’intérieur. Les douleurs des premières règles se font sentir et l’amitié qu’elle éprouvait pour son voisin s’est changée en amour, son tout premier.

Son désarroi est grand et les moments de tendresse rares. Alors, lorsque la mère et la fille se retrouvent, leur deux corps enlacés, se berçant l’une contre l’autre, puis prenant leur envol, comme si elles avaient enfin pris conscience que la vie continuait et qu’elles étaient toujours vivantes, notre gorge se dénoue.

Rouge est comme une parenthèse de notre vie, un moment de respiration où le temps s’est arrêté. La pièce nous livre une vision intime et personnelle d’une famille en plein deuil.

« Est-ce que les morts gardent des souvenirs de leur vie passée ? Est-ce qu’ils entendent les vivants? Que reste-t-il d’eux ? Il doit forcément demeurer quelque chose. On ne peut passer d’être à néant. » Malgré tout, chacun doit trouver en soi le courage de vivre et d’aller de l’avant.

Informations pratiques :

Rouge, texte et mise en scène de Véronique Boutonnet, présenté dans le cadre du festival Off d’Avignon, du 6 au 29 juillet 2018, relâche les mardis, à 19 heures 30, au théâtre des Barriques. Durée : 1 heure 20.

Visuels : © Luca Lomazzi / Compagnie Les âmes libres

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]