Théâtre

Avignon 2019 : « Lewis versus Alice » d’après Lewis Carroll par Macha Makeïeff à La FabricA

Avignon 2019 : « Lewis versus Alice » d’après Lewis Carroll par Macha Makeïeff à La FabricA

15 juillet 2019 | PAR David Rofé-Sarfati

Macha Makeïeff, directrice de La Criée, Centre dramatique national de Marseille, s’empare de deux livres de Lewis Caroll : Alice au Pays des Merveilles et De l’autre côté du Miroir, pour essayer de percer le secret de l’auteur en nous offrant un spectacle merveilleusement onirique riche de  plusieurs moments de grâce inoubliables. Un spectacle beau et intelligent.

C’est tout l’univers d’Alice au Pays de merveilles que Macha Makeïeff restitue. Nous entrons par la magie du décor, des costumes, des masques d’animaux et des lumières dans l’univers fantastique de l’écrivain britannique. Auteure et plasticienne, Makeïeff veut explorer « la jouissance rétinienne autant que celle des mots et des corps ». Aussi elle ajoute un propos à son geste. Elle  approche le psychisme du poète énigmatique en le plaçant sur le plateau lui-même  et son double, l’un articulant l’autre, Charles Lutwidge Dodgson conversant avec son personnage hétéronyme : Lewis Carroll. Elle pétrit intelligemment, respectant ainsi le texte et son esprit, le mystère du temps qui passe dans une pièce que l’auteur, les enfants de tout âge dans le public et au loin peut être les Footsbarn dont elle serait une lointaine cousine, approuveraient.

Lewis Carroll fut un auteur prolixe à la personnalité énigmatique. Il naît en 1832 et grandit dans une famille  religieuse de onze enfants, au milieu de l’époque victorienne et de sa rigidité de la pensée et des mœurs. Il vouera sa vie aux mathématiques et à l’écriture de fictions fantastiques dont la plus célèbre Alice in Wonderland. La pièce lui donnera la parole sous forme de conversations mais aussi et surtout pour des aveux sur son enfance et sur son amour pour la jeune Alice Liddell, la vraie Alice. 

Dès la première seconde nous sommes projetés dans le merveilleux fabriqué de costumes fantastiques, de masques d’animaux au sein d’un décor multiple et en verticalité. Des créatures imaginaires inventées par Lewis Carroll se rendent à l’enterrement de leur créateur. Les lumières épousent le dessin général en une composition par petites touches dans le but réussi de se planter directement dans nos psychés. Nous avons 12 ans.

Deux grands miroirs patinés délimitent le grand plateau car chaque personnage du roman, autant que l’auteur, exigent d’être vus et de se voir. C’est un roman hautement spéculaire. Le récit découpé en tableaux reprend les étapes du voyage d’Alice intriqué de chansons, fulgurances de grâce, et des apparitions de Charles qui livre par petites touches son intime. Cette combinaison déplie le temps à la façon même du roman. Macha Makeïeff  arrête le temps par le truchement de notre émerveillement au spectacle, cependant que le temps advenu pousse et cherche à relancer les horloges. L’épaisseur de la pièce est dans cette pliure, la fiction hors du temps qui se rabat sur la psyché, elle aussi hors de la marche du temps de l’auteur occupé à rassembler ses souvenirs.  Le rire est aussi au rendez vous. La scène du Tea Time par exemple constitue un tableau rythmé et drôle où la raisonnable Alice dérange la chorégraphie et doit répondre à la question : vous en avez déjà vu, vous, une belle lurette?  

La grâce aussi est là en particulier lors des chansons des divas Rosemary Standley et Caroline Espargilière. La candeur évanescente d’Alice, l’usage de l’anglais (toujours traduit) et la présence d’un pianiste sur le plateau finissent de localiser dans un ailleurs indéfini le spectacle. Un lieu hors sol qui permet à Makeïeff de mettre en scène une confrontation shakespearienne entre Lewis Carroll et son père. Inestimable.

Le spectacle aura été un ravissement continu qui ne laisse pas sans pensée, sans dilemme.  La troupe nous abandonne avec une chanson dans la tête Soon has come too soon (Bientôt viendra trop tôt). C’est magique.

Lewis versus Alice
Avec Geoffrey Carey, Caroline Espargilière, Vanessa Fonte, Clément Griffault, Jan Peters, Geoffroy Rondeau, Rosemary Standley

Texte Lewis Carroll
Adaptation Macha Makeïeff, Gaëlle Hermant
Mise en scène, costumes et décor Macha Makeïeff
Lumière Jean Bellorini
Musique Clément Griffault
Son Sébastien Trouvé
Coiffures et maquillage Cécile Kretschmar
Magie Raphaël Navarro
Chorégraphie Guillaume Siard
Images Clément Vial
Vidéo Elio Della Noce

Crédits Photos © Clément Vial

Infos pratiques

Chorégies d’Orange : le retour de l’homme à la pomme
La nuit des arbres
David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *