Théâtre

Avec « The Crossing » le vent de la tragédie humaine souffle sur les îles grecques

Avec « The Crossing » le vent de la tragédie humaine souffle sur les îles grecques

02 février 2017 | PAR Mathieu Dochtermann

Du 1er au 5 février le Théâtre de l’Opprimé programme The Crossing, adaptation en langue anglaise de la pièce La mer qu’on voit danser, écrite en 2016, qui dépeint la tragédie des réfugiés échoués sur les plages des îles grecques au travers de la rencontre entre une insulaire, une touriste et une réfugiée fraîchement débarquée. Le spectacle brosse délicatement le tableau d’une situation à la limite du soutenable, avec des personnages finement saisis et de belles envolées lyriques qui sont comme des lumières qui papillonnent au cœur des ténèbres qui engloutissent l’Orient. Émouvant et sensible, recommandé à tous les anglophones.

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La mer qu’on voit danser a été écrite par l’auteure dramatique française Dominique Chryssoulis en 2016, et a été présentée pour la première fois à Montreuil au Théâtre Berthelot en juin 2016. Dans l’assistance, Tonya Trappe, comédienne et metteure en scène irlandaise, est immédiatement saisie par la force et la beauté du texte. Le projet se forme donc de traduire la pièce pour la porter à la scène avec des interprètes anglophones. C’est chose faite ce 1er février 2017, quand The Crossing est présenté la première fois dans la salle du Théâtre de l’Opprimé à Paris.

La pièce s’emploie sans manichéisme et avec finesse à donner à voir, ressentir et comprendre l’absolue détresse et l’immense dignité des vies happées par la tragédie qui se joue quotidiennement aux portes de l’Europe. Il n’était aucun besoin d’en rajouter; l’avancée inexorable de la guerre (« The war has pushed out an army of defeated people with starving, freezing, terrified, submissive bodies »); la tentation du refuge européen, qui à certains endroits n’est qu’à un kilomètre des côtes turques, malgré le déchirement du départ (« When you tore yourself apart. When (…) the half that was staying spat on the half that was leaving. ») ; la mer, tantôt nourricière, tantôt menaçante, qui charrie les cadavres des noyés; les abus des passeurs; l’impuissance des populations grecques mises à genoux par la crise et abandonnées à accueillir jusqu’à épuisement de leurs ressources mentales les milliers de désespérés échoués là parce que l’Histoire les y a inexorablement poussés. Les trois personnages ne sont pas caricaturaux, chacune est campée avec ses forces et ses faiblesses, prise dans l’étau des événements, résistant avec ses dernières énergies. Impossible de rester indifférent aux accents de vérité qu’ont tous les personnages.

Sur ce fond très sombre, la direction d’acteurs autorise un ou deux éclats de rire, qui viennent desserrer l’étreinte qui pourrait étouffer le spectateur. La pièce se fait poétique par moment, notamment quand elle fait exister sur scène, par la parole des femmes, les hommes qui se tiennent dans leur ombre, tel Hélio, le mari d’Eleni l’insulaire, dont elle dit: « You see, he has, what do you call that – a sickness in his soul. A sickness of sorrow. » Lyrique, aussi, parfois, quand les personnages répètent en boucle la même litanie, comme incapables d’échapper complètement à la contagion d’une folle tragédie qui se reproduit inexorablement, jour après jour, malgré leurs prières.

Les trois comédiennes sont touchantes, et réussissent à naviguer au sein de ce texte complexe, fait d’une alternance de tableaux symboliques et de dialogues serrés, avec une justesse surprenante. On sent que le spectacle est jeune et que l’interprétation peut encore gagner des degrés supplémentaires de complexité: à voir le résultat déjà atteint lors de la première, les plus grands espoirs sont permis. Quel engagement sans faille, quel travail il faut pour ne pas rendre ironiques ou caricaturaux des personnages tutoyant de si près l’abîme!

La mise en scène est dépouillée, pour ne pas éclipser le texte. Éclairages discrets, aucune musique, à peine quelques bruits de vagues diffusés aux moments opportuns. On sent que le spectacle est encore jeune, dans les réglages des sorties, ou dans le timing des noirs, qui gagneraient à être de vraies coupures franches entre les tableaux, qui de toutes façons ne sont pas continus. Quelque chose reste à trouver dans le rythme – plus nerveux sur certaines scènes, mais avec de plus longues respirations ailleurs. Nul doute que ces défauts de jeunesse seront vite estompés.

Le mensonge, l’océan qui gronde, le bras de mer à la fois minuscule et infranchissable, la folie des hommes face à la tragédie humaine, c’est tout cela qui se joue avec talent jusqu’à dimanche au théâtre de l’Opprimé. Et c’est un spectacle qu’on ne peut que vivement recommander.

 

Texte: Dominique Chryssoulis
Traduction: Jenny Gilbert et Tonya Trappe
Interprétation: Tonya Trappe, Mia Leahy, Juliette Togashi

Visuels: (C) Claire Dem

Infos pratiques

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