Théâtre

L’Avare de Molière souverainement renouvelé par Ludovic Lagarde à l’Odéon

L’Avare de Molière souverainement renouvelé par Ludovic Lagarde à l’Odéon

10 juin 2018 | PAR David Rofé-Sarfati

Loin du piège d’une factice subversion sans risque ou d’une dé-construction convenue sans autre projet qu’elle même, Ludovic Lagarde ose tout et de cette audace, soutenue par des comédiens remarquables, émerge un Avare autant drolatique qu’actuel.

L’Avare de Molière. 

Le texte de Molière est discrètement modifié, amendé et adapté à l’époque. La mise en scène et la scénographie, nous sommes dans un entrepôt, actualisent définitivement la pièce. Bientôt, la plume de Molière si reconnaissable désapprend sa naissance, et oublieux de l’âge du texte il nous semble assister à la création contemporaine d’une pièce d’aujourd’hui. La surprise passée de découvrir combien la prose de Molière, car en même temps véhiculaire et littéraire  est incroyablement hors temps et colle à l’actuel,  le tabou franchi de ne plus agrafer chaque tirade à la même tirade entendue ailleurs dans un autre théâtre sous une plus classique mise en scène, le jeu des comédiens, emmenée par un impressionnant Laurent Poitrenaux, nous saisit et nous voilà attrapant notre plaisir de spectateur devant une intrigue drolatique et noire, une intrigue actuelle. L’esprit de Molière est cependant totalement préservé et honoré. Les grandes questions du texte sont majoritairement anachroniques : on y trouve le patriarcat et la misogynie source double des mariages arrangés, le pouvoir de vie et de mort des pères sur leurs descendants, mais aussi des riches sur les pauvres, des maîtres sur les domestiques, des médecins sur leurs malades. Ces questions car les acquis apparaissent souvent fragiles, – on pense au metoo, ni putes ni soumises, ou au ni voilée ni violée- sont vertueusement renouvelées et restituent leur force.

L’esprit de Molière habite Ludovic Lagarde; la mise en scène et la direction d’acteurs adoptent le biais principal de l’oeuvre qui est l’humour, teinté de noir. La première scène est symbolique de son parti pris, Élise (lumineuse Myrtille Barché) est amoureuse de Valère (génial Alexandre Pallu). Le moment est à la mélancolie et à la déception. Tandis que le texte est radicalement triste il devient grivois et les deux personnages encore à leurs amours contrariées, se présentent à nous pantalon baissé sur les chevilles. C’est jubilatoire et fidèle à Molière.

L’Avare de Ludovic Lagarde.

La pièce de Molière est connue pour être un peu trop longue. La mise en scène de Lagarde gomme ce défaut. Chaque scène offre aux comédiens un jeu fait de clownerie, de pitrerie et de badinage.  On ne s’ennuie jamais, la science du rythme est là. Laurent Poitrenaux crée un extravagant et impayable Harpagon tandis qu’aucun comédien ne faillit à sa proposition, Louise Dupuis compose un Maître Jacques bourru, Tom Politano un Cléante surprenant, Julien Storini est La Flèche et Christele Tual est une magnétique et inénarrable Frosine. Chacun est hilarant jusqu’aux rôles muets où l’on retrouve Sophie Engel (La Céliméne cette année de Louise Vignaut) simplement armée d’une balayette de toilette. Le public s’amuse beaucoup.

Le Harpagon de Lagarde se fabrique aussi autour d’une lecture inédite et édifiante. Laurent Poitrenaux et Ludovic Lagarde proposaient en 2017 Providence un spectacle écrit par Olivier Cadiot sur la folie. Harpagon à l’Odeon est pris dans la folie. Laurent Poitrenaux tremble des mains, sautille, menace de tuer son fils d’un coup de fusil de chasse, perd à l’occasion le contrôle de son corps, il lui arrive d’attraper furieusement sa  main avec l’autre dans une folle dissociation. Sous la direction de Lagarde, il incarne un Harpagon fou, inquiétant et définitivement malheureux, un Harpagon qui cherche rageusement à donner témoignage de son désespoir. Le splendide final que nous ne spolierons pas raconte tout cela en le concluant.

Il faut consentir à l’ouverture d’esprit, car ce classique de Molière monté comme un contemporain produit un bonheur absolu alors que son audace est grosse d’un joyeux optimisme.

 

L’Avare, de Molière, mise en scène Ludovic Lagarde, avec Marion Barché, Myrtille Bordier, Louise Dupuis, Alexandre Pallu, Laurent Poitrenaux, Tom Politano, Julien Storini, Christèle Tual, et avec la participation de Jean-Luc Briand, Élie Chapus, Benjamin Dussud, Sophie Engel, Zacharie Jourdain, Élodie Leau, Benoît Muzard

Droits Photos  : Pascal Gely

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

Une réflexion sur « L’Avare de Molière souverainement renouvelé par Ludovic Lagarde à l’Odéon »

Commentaire(s)

  • Il fallait oser s’attaquer à ce monument mais force est de constater que cette adaptation est très efficace !

    juin 11, 2018 at 14 h 30 min

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