Théâtre

Au Français, Denis Marleau plonge Agamemnon dans une nuit ténébreuse

27 mai 2011 | PAR Christophe Candoni

A l’affiche de la Comédie-Française, Agamemnon de Sénèque dans une mise en scène de Denis Marleau. L’artiste québécois propose une ouverture esthétique intéressante pour les acteurs et l’institution et d’un fort bel effet en utilisant la projection vidéo comme élément principal de sa scénographie. La pièce date du premier siècle de notre ère et n’est pratiquement jamais jouée. La monter relève donc du défi. La fusion harmonieuse des techniques modernes et d’un jeu dramatique exigeant en est un autre. C’est la qualité de cette production portée par une bonne distribution.

De l’histoire d’Agamemnon, de son retour victorieux de la guerre de Troie suivi de son assassinat et de l’enchaînement sanglant qui s’abat sur la famille des Atrides, on connaît la mythique version d’Eschyle à travers la première des trois tragédies qui constituent l’Orestie, la seule trilogie complète du théâtre grec antique qui nous est parvenue à ce jour. Sénèque, dramaturge et homme politique romain, a aussi écrit un Agamemnon, bien moins présent sur nos scènes. Son entrée au répertoire est pour la Comédie-Française une audace double, celle de mettre à l’affiche ce texte si difficile à monter, puis celle d’inviter un metteur en scène avant-gardiste comme Denis Marleau. Car sa proposition est la poursuite d’un travail formel qu’il a engagé depuis déjà plusieurs spectacles remarqués en France (Les Aveugles de Maeterlinck présenté au Festival d’Avignon) mais novateur, inédit sur les planches de la salle Richelieu.

On craint au démarrage un formalisme pompeux de la mise en scène qui se caractérise par son hiératisme. Le traitement du chœur antique est original. Les visages des acteurs, le teint pâle, les yeux humides, filmés en gros plan apparaissent sur des masques blancs incrustés au rideau de fond de scène. Leur tête à la fois décuplée et démultipliée rend compte de la polyphonie d’origine. Le procédé est visuellement beau, réalisé avec soin. On a connu la vidéo tellement plus envahissante sur d’autres plateaux. Ici, l’image est bien mise en valeur par des lumières nuitées et délicates, elle donne parole et vie aux éléments scéniques et au décorum de la salle (les statues des loges de côté) de manière fascinante et magique. Pourtant le dispositif rigide, invariant finit par lasser. Il n’apporte pas ce qu’il faudrait pour éviter quelques longueurs relativement soporifiques et il n’est pas sûr que le texte trouve un meilleur impact traité ainsi. En revanche, il est porté par des comédiens, et notamment les comédiennes, éblouissants, vibrants, dirigés rigoureusement par leur metteur en scène. Ils incarnent la parole, souvent monologuée, sans excès de lyrisme dans la déclamation et avec une vraie force, une densité incomparable. Elsa Lepoivre dans Clytemnestre est une reine endolorie qui crie sa souffrance, sa rage de femme trahie et portant le deuil de sa fille Iphigénie et celui de son homme, infidèle et lointain, qu’elle attend depuis dix ans. Lorsqu’il revient, elle ne sait plus si elle doit le recevoir dans la joie ou dans la peine. Ses larmes coulent et ses mains tremblent. Elle est autoritaire, ferme et perdue, vulnérable. Julie Sicard est une Electre enfantine et rebelle, Françoise Gillard une Cassandre étonnante, pythie démente aussi douce que folle. Ils évoluent dans des décors simples (Michel Goulet) et des costumes intemporels (Patrice Cauchetier) qui ne cherchent pas à être figuratifs, les mots s’en chargent. Michel Vuillermoz se sort admirablement d’une hypotypose à la longueur exceptionnelle qui décrit le naufrage de la flotte grecque.

Le spectacle fonctionne comme un instant suspendu plongé dans la nuit de la mort, dans l’obscurité du Styx et du deuil. Il fait percevoir la solitude des protagonistes qui se retrouvent côte à côte, le sang sur les mains, dans un final où chacun est muré de façon immatérielle dans son individualité sans possibilité de dialogue alors que la prophétie annonce le chaos. L’Agamemnon de Sénèque fait entendre aujourd’hui une pensée fondatrice, politique et humaine, toujours d’actualité.

 

 

 

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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