Théâtre

Armel Roussel nous parle des lectures RFI du festival d’Avignon

Armel Roussel nous parle des lectures RFI du festival d’Avignon

08 juillet 2018 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Armel Roussel, dont la pièce L’Éveil du printemps est nommée dans la catégorie meilleur spectacle aux Prix de la critique en Belgique, animera du 14 au 19 juillet les lectures RFI du Festival d’Avignon, Ça va, ça va le monde au  Jardin de la rue de Mons.

Vous êtes un habitué des lectures RFI, qui se déroulent au Jardin de la rue de Mons du 14 au 19 juillet. Quel rôle avez-vous dans ce rendez-vous incontournable?

C’est la troisième année que je dirige artistiquement les mises en voix du cycle Ça va, ça va le monde de RFI au Festival d’Avignon, qui a été créé en 2013, profitant de la présence de Dieudonné Niangouna comme artiste associé, avec dès l’origine le soutien de la SACD. Le processus en est simple: Pascal Paradou – qui coordonne le cycle pour RFI – effectue en concertation avec le Festival le choix des six textes à mettre en voix. Puis il me les confie et j’établis alors le contact avec les auteurs et construis les distributions. Nous correspondons beaucoup avec Pascal sur les textes, les distributions, les coupes à faire (chaque lecture ne doit pas excéder 50 minutes, format radio oblige), l’organisation…

Je prépare alors les lectures avec mes collaborateurs artistiques (cette année Coline Struyf et pour le travail sonore et musical Pierre-Alexandre Lampert) et nous effectuons quand c’est possible une première série de répétitions en juin avec les acteurs. Le tout se finalise en juillet dans le Jardin de la rue de Mons avec les équipes de RFI. Nous disposons au mieux d’une douzaine d’heures de répétition pour chaque lecture réparties en quatre ou cinq services – technique comprise. C’est un rythme assez sportif et qui demande d’être très clair sur les projets à mener. Ces lectures sont bien sûr enregistrées et diffusées tous les dimanches sur RFI à partir du 29 juillet, pour un auditoire énorme puisque la radio revendique plus de 40 millions d’auditeurs dans le monde.

Vous aimez les scènes remplies, les lectures sont tout le contraire, qu’est ce que vous emportez de ce travail dans vos recherches ?

Je ne sais pas ce qu’est « une scène remplie ». J’ai pourtant plutôt la sensation de créer des espaces plutôt épurés. Par exemple L’Éveil du Printemps, que je viens de monter, ce n’est jamais que de la terre et de la pluie. Après, il est exact que j’affectionne les grandes distributions et que je me reconnais plus dans la symphonie que dans le concert de chambre. Ceci dit, je différencie totalement mes spectacles des mises en voix que je réalise pour RFI.

Monter un spectacle, c’est toujours pour moi un acte personnel et intime. C’est œuvrer avec ce qui me travaille. Ce n’est pas délivrer un message, mais tenter de clarifier certains troubles, certaines questions qui peuvent m’habiter et dont j’ai la sensation qu’elles peuvent trouver écho dans la société du public. C’est en même temps pour moi expérimental (dans le sens où je fais l’expérience du sens et aussi de la forme, émotion donc de l’esthétique) et populaire (dans le sens où je m’adresse à tous, et que je ne nie pas non plus l’aspect divertissant de mes propositions, et je vois toujours le théâtre comme une fête). Les mises en voix (je préfère ce terme à celui de lectures, car je trouve du mouvement, de l’actif, de la vie dans le terme mise en voix, alors que l’idée de lecture publique – peut-être à tort – me renvoie à quelque chose de plus passif) sont un exercice en soi. Le but dans un premier temps est de faire découvrir des auteurs contemporains et de faire entendre leurs écritures.

Je dois quasiment adopter une attitude neutre vis-à-vis de la matière. Ce sont des textes que je n’ai pas choisis – certains me parlent, d’autres pas – et je dois les aborder de façon acritique. Puis quand je pense à tort ou à raison avoir intégré les mécanismes d’écriture, alors je peux placer un angle. Mais il faut toujours que cet angle – ou mon regard si vous voulez – ne soit pas trop marqué par rapport à l’oeuvre. Qu’il y ait juste ce qu’il faut pour que ce soit vivant, parce que je pense qu’aucune neutralité ne peut rendre service à un auteur. Et jusqu’ici les auteurs se sont toujours montrés heureux du travail réalisé – parfois surpris – car je ne connais aucun auteur qui soit vraiment content d’entendre son texte livré sans vie ni intention sous prétexte d’être dans une lecture objective. Je ne crois pas que l’objectivité existe en art, même dans des mises en voix, même dans des commandes.

Jeudi 19 juillet en clôture on pourra entendre Le bal de Ndinga de Tchicaya U Tam’si , cet auteur n’a pas été monté depuis 40 ans. Pouvez-vous me parler de lui ? De ses textes ?

Travailler à mettre en voix des textes ne fait pas de moi pour autant un spécialiste des auteurs, je n’en ai pas cette prétention et je ne suis sûrement pas la personne la plus à même pour parler de cet artiste important qu’a été et est encore Tchicaya U Tam’si. Je ne suis pas à la base spécialisé dans les écritures africaines, même si en trois ans, je pense avoir beaucoup appris et que dans les dix dernières années, je me suis rendu plusieurs fois dans différents pays d’Afrique pour donner des stages.

Le cycle de lectures Ça va, ça va le monde se concentre essentiellement sur les auteurs de la francophonie du Sud. C’est-à-dire des auteurs dramatiques contemporains qui écrivent en français et qui viennent essentiellement d’hémisphère sud, tous les pays africains francophones bien sûr, mais ça peut être aussi le Liban, la Turquie, Haïti… Le cycle s’attache à faire entendre majoritairement des auteurs vivants et seulement un des six textes cette année est le fait d’un auteur plus « historique », un classique en quelque sorte. Ce fut le cas aussi pour Sony Labou Tansi en 2015.

La littérature dramatique africaine classique comme contemporaine reste encore globalement méconnue et cela fait sens pour moi que RFI associe ces auteurs « classiques » aux auteurs contemporains. C’est le cas de Tchicaya U Tam’si et de son texte Le Bal de Ndinga. Tchicaya U Tam’si, auteur congolais, est un des grands poètes africains et Le Bal de Ndinga un de ses derniers textes, écrit un an avant sa disparition en 1988. La présentation succincte que RFI en fait me paraît juste: « Nouvelle dialoguée qui se passe dans les rues de Kinshasa le 30 juin 1960, jour de l’indépendance du Congo. La danse, la bière, la joie et l’impatience… Dans quelques heures, Ndinga, qui n’est qu’un boy, accédera au rang d’homme à part entière. »

Cette mise en voix sera entièrement travaillée à Avignon en cinq courtes séances pour être présentée en clôture du cycle le 19 juillet. J’ai réuni pour l’occasion une belle équipe de cinq acteurs et un musicien. Dans cette lecture, La plupart des acteurs ont une activité dans le festival que ce soit dans le In (Tom Adjibi qui joue dans La Reprise de Milo Rau) ou le Off (Alvie Bitemo Stand up au 11Gilgamesh, Lamine Diarra Ton beau capitaine aussi au 11 Gilgamesh, Serge Demoulin dans Le carnaval des ombres à l’Episcene Théâtre.) Moanda Daddy Kamono vient lui spécialement pour l’occasion. C’est un habitué d’Avignon, il y a fait plusieurs lectures RFI et aussi joué dans le Festival notamment avec Stanislas Nordey (Par les villages dans la Cour d’honneur, Das System à Benoit XII) ou Faustin Linyekula (Pour en finir avec Bérénice au Cloître des Carmes). Yatsiona – multi-instrumentiste – vient aussi spécialement pour la mise en voix.

Si je peux me permettre de dire un mot des distributions, j’ai été encouragé dès le début tant par RFI que par le Festival à établir des distributions à partir de celles des spectacles présentés dans le In. Je n’avais rien au départ contre cette idée. Mais force est de constater qu’il y a très peu d’actrices et d’acteurs noir.e.s dans les productions francophones présentées. C’est bien triste, mais c’est une réalité que je trouve véritablement questionnante. La question de la diversité sur les plateaux aujourd’hui me semble une question majeure. Du coup, pour les mises en voix, je construis des distributions le plus souvent indépendantes et ma compagnie [e]utopia en est devenue coproductrice pour aider notamment au déplacement et au logement des artistes. Nombre d’entre eux sont résidents belges (ce qui nous permet aussi de nous voir en juin) et nous recevons une aide de Wallonie-Bruxelles-International (WBI). Tous ne sont pas natifs africains, ce sont parfois des afrodescendants de 2e ou 3e génération, mais du coup je suis très vigilant à ce que la majorité des distributions soit noire.

Ce n’est pas une obsession non plus et je peux aussi croire à la connexion entre un acteur et un texte, et bien me foutre de sa couleur de peau (comme l’acteur blanc Thomas Dubot qui porte le texte de l’haïtien Guy Regis Junior). Mais disons que c’est une dimension à laquelle je suis sensible et je trouverais cela par exemple inapproprié qu’un acteur blanc interprète le rôle de Thomas Sankara ou de Fela Kuti. Il y a encore beaucoup de travail à faire pour que les plateaux trouvent la voie de la modernité sur cette question, qui est pour moi profondément celle du métissage.

Quel rapport avez-vous avec la violence ?

La question de la violence est vaste et la question de mon rapport à la violence est une question très intime – surtout pour y répondre par écrit. N’ayant pas le temps ici de faire une dissertation (et en serais-je seulement capable ?) et ne souhaitant pas non plus aller dans des circonvolutions trop personnelles, disons que je me pose souvent la question de savoir dans quelle mesure la violence est inhérente à l’Homme et dans quelle mesure elle est le fruit d’une construction, donc la résultante d’une culture et d’un contexte politique et social qui la ferait advenir. Il me semble que personne n’a trouvé de « gène de la violence » qui pourrait justifier d’une « violence primaire » et je suis plutôt enclin à croire dans le système fondamental empathique de l’homme sur l’homme, mais je remarque aussi comment l’Homme (du moins l’Homme occidental) a pu mettre en place des systèmes relationnels de domination, créant ainsi des terrains d’oppression favorisant l’émergence de la violence. Cela peut se retrouver en politique, sur le marché du travail, dans les familles, ou plus simplement dans le rapport homme-femme…

À ce titre, la violence qui peut être présente dans L’Éveil du Printemps est habitée par ces questions. Avec des embranchements divers et pour moi politiques, par exemple c’est un spectacle par certains aspects sur l’hystérie. Y voir un spectacle hystérique (comme l’ont fait certains spectateurs – essentiellement hommes) dénote souvent pour moi d’une misogynie plus ou moins consciente. Quand ce reproche vient en plus de metteurs en scène hommes qui dirigent des femmes souvent à un endroit objectisé, joli, ou fantasmatique, pensant ainsi « rendre hommage à la beauté de la femme », cela en deviendrait carrément comique si ce n’était au fond bien triste.

Est ce que L’Éveil va jouer en France la saison prochaine ?

L’Éveil sera normalement repris sur la saison 2019/20 au Théâtre National de Belgique, en France et possiblement en Russie. La reprise est en train de se monter. Ce n’est pas chose aisée pour une compagnie indépendante – même subventionnée – que de défendre une production qui réunit dix-neuf personnes en tournée. La logique actuelle des institutions est très tournée vers l’échange et moi, je n’ai pas grand-chose à proposer en échange de la programmation de mon travail puisque je ne suis pas directeur de théâtre. Et puis je ne suis plus jeune, alors souvent on préfère faire découvrir des émergents pour lesquels des dispositifs sont mis en place plutôt qu’un indépendant belgo-assimilé de 47 ans. Mais oui L’Éveil sera repris en 2019/20 et nous nous en réjouissons. D’ici là, j’irai faire une création en Estonie.

Visuel :©Pascal Gely

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