Théâtre

Arditi et Grinberg servent Marivaux avec élégance et caractère

08 mars 2010 | PAR Christophe Candoni

Didier Bezace met en scène au Théâtre de la Commune à Aubervilliers la brillante pièce « Les fausses confidences ». Il retrouve deux comédiens qu’il a déjà dirigés au théâtre : Pierre Arditi (L’école des femmes au Palais des papes au Festival d’Avignon) et Anouk Grinberg dominent une distribution talentueuse pour un spectacle à la beauté classique qui fait entendre avec intelligence et subtilité la langue de Marivaux.

Didier Bezace n’a pas résisté à l’idée réjouissante de monter Marivaux en costumes d’époques, à la fois beaux et stylisés signés par Cidalia Da Costa, et s’inspire donc de l’élégante atmosphère du XVIIIe siècle. On retrouve la grâce des tableaux de Watteau et la cruauté de Sade dans sa mise en scène à la fois enjouée et profonde. Ce n’est pas seulement un choix esthétique mais hautement signifiant. L’habile scénographie de Jean Haas constituée de deux pans de murs tournants aux couleurs pastelles joue sur l’intérieur et l’extérieur. Derrières les deux grandes portes vitrées, on aperçoit un paysage brumeux simplement réalisé sur des toiles peintes. Le décor descend comme par magie des cintres – comme pour casser l’illusion théâtrale, ce que fait malignement Bezace tout au long de la représentation – pour meubler la scène nue et figurer la demeure d’Araminte où se joue l’intrigue de la pièce. C’est une jolie et confinée « maison de poupée » dans laquelle la belle Araminte étouffe. C’est une cage dorée qui dépeint un univers bourgeois, ses conventions rigides et son intérêt pour l’argent et le profit qui supplante la raison du cœur et les passions dévorantes. Avec un humour mordant, Bezace représente la famille avec une préciosité ridicule. Isabelle Sadoyan est exquise en vieille peau qui traîne avec elle son petit toutou, il en est de même pour Christian Bouillette et Jean-Yves Chatelais dans les petits rôles de Monsieur Rémi et du noble Comte.

Sans trop assombrir la pièce, Bezace ne la réduit pas à un simple badinage mais donne à voir les complexités de cette intrigue tendue, investiguée par Dubois qui met en place un cruel et redoutable stratagème pour rendre Araminte amoureuse de Dorante. Dans ce rôle, Pierre Arditi est excellent. Il fait preuve d’une roublardise qui lui va bien et sans jamais tomber dans le cabotinage. Il joue divinement bien avec ses partenaires. Vêtu d’une longue veste sombre, il avance et se déplace comme une ombre, apparaît discrètement par des trappes au sol. Par la dureté de son regard et sa rapidité d’élocution, il exploite une part d’ombre las et inquiétante et chaque réplique, même drôle, sonne comme un couperet.

Anouk Grinberg est une Araminte éblouissante et lumineuse, une actrice sensible, pleine de mystère à la beauté froide. On aime la musicalité de sa voix, l’émotion vive et sincère qu’elle déploie subtilement. On la voit progressivement gagnée par le désir, frémissante dans la magnifique scène de la lettre face aux charmes de Dorante interprété par Robert Plagnol, parfaitement juste mais un peu en retrait. Elle se consume d’amour pour ce jeune roturier à la morale subalterne qui entre à son service au titre d’intendant alors que celui-ci est aimé par la jolie Marton, interprétée par la pétillante Marie Vialle.

Didier Bezace allie avec force les rires et les larmes dans un spectacle au rythme un peu lent. Il s’amuse à emprunter des éléments incontournables de la Commedia dell’arte, comme le fait d’utiliser un mouchoir largement imbibé d’eau pour mimer des larmes excessives, et en même temps il réinvente les personnages et les situations. Quelle surprise de voir Arlequin (amusant Alexandre Aubry) arriver à la fin en coursier avec son casque de moto sur la tête. Il parvient à atteindre une vérité profonde des sentiments des personnages. C’est un bonheur théâtral.

Les fausses confidences, jusqu’au vendredi 2 avril, mardi et jeudi à 19h30 ; mercredi, vendredi et samedi à 20h30 ; dimanche à 16h. Au Théâtre de la Commune à Aubervilliers. 01 48 33 16 16. theatredelacommune.com

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

2 thoughts on “Arditi et Grinberg servent Marivaux avec élégance et caractère”

Commentaire(s)

  • Emma

    J’ai adoré « les fausses confidences » !
    Tout est très réussi et les acteurs, Anouk Grinbert en tête, jouent très juste…

    avril 1, 2010 at 20 h 47 min

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