Théâtre

Architecture, le Festen européen de Pascal Rambert

Architecture, le Festen européen de Pascal Rambert

05 juillet 2019 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Pour et avec la Cour d’Honneur, Pascal Rambert signe en ouverture du 73e Festival d’Avignon un Memento mori à l’Europe. Un spectacle à la construction parfaite qui signe un retour, au Palais des Papes, de l’exigence au plateau. Un choc.

Le mur est là, dressé, jamais comme un décor. Il est le théâtre, celui que Jacques Weber construit dans un monde qui s’effondre. Le sol est blanc comme un tapis de danse, et dessus, des chaises et des tables tout en bois, de style Biedermeier, venues d’un ancien monde, celui où à Vienne, un siècle avant cette histoire, les rois ont découpé les cartes comme un gâteau. C’est ce monde-là, qui est encore présent à l’orée de l’entrée sanglante dans le XXe siècle, qui est le point de départ de cette première odyssée du Festival.

Nous sommes donc le 4 juillet 1911 et c’est la tempête. Une famille se déchire, un père (Jacques) et un fils (Stan) hurlent, d’autres se taisent. Emmanuelle Béart, Audrey Bonnet, Anne Brochet, Marie-Sophie Ferdane, Arthur Nauzyciel, Stanislas Nordey, Denis Podalydès, Laurent Poitrenaux sont les enfants, les gendres et les brus de Jacques Weber. 

Ils jouent en leur nom et c’est l’une des idées les plus belles de cette pièce: la fiction dans le réel, comme toujours chez Pascal Rambert. Les connexions entre eux sont immenses, ils ont pour la plupart joué ensemble. Et le frisson est là de retrouver LE couple déchiré de Clôture de l’amour,  Audrey Bonnet et Stanislas Nordey partageant la scène.

« Je crois que la parole est performative »

Toute la pièce, cette épopée qui traverse l’histoire du pire, interroge le manque.  Il y a les mots qui sont scandés comme des balles et portés par des corps posés au sol comme des soldats de plomb.  La lumière d’Yves Godin passera du blanc biblique au jaune cadavre dans une transition qui est celle du siècle, le dernier, celui qui est nos racines.

Dans ce « tour d’Europe avec nos meubles et nos familles sur le dos », nous parcourons les temps où ce que l’on nomme l’Histoire croise l’intime. La guerre est partout, dedans et dehors, dans les tripes et dans les tranchées.

« Nous allons vers l’attractive catastrophe » pose Nordey jusqu’au bout des doigts, au sommet de son jeu. Et cela résonne infiniment avec notre époque.  La violence apparaît comme une maîtresse que l’on aime sans l’avouer. Elle est visible, elle arrive, elle nous transperce juste par le flux des mots, incessants. Pourtant, nous ne pouvons rien, tout comme l’Etat. L’époque agit en autonomie sans que l’on puisse interagir avec elle. Et tous, intellectuels dans leurs rôles, acteurs dans leurs vies en sont là, dans un dialogue incessant entre le vrai et le faux.  En manque.

« Un homme c’est un corps avec une parole en ordre »

L’écriture de Rambert est d’une finesse inouïe. Chaque phrase est pesée, chaque mot pensé, et tout semble avoir été prononcé pour nous percuter, nous parler directement. Le jeu aussi est direct, et comme rarement chez Rambert, l’autre mur tombe et les adresses se font face à nous. Rarement, il faut le dire fort, la Cour d’Honneur n’a été si bien utilisée. Souvent, les metteurs en scène jouent du mur merveilleusement bien (Castellucci, Ivo Van Hove !), mais là Rambert fait jouer le mur. C’est autre, plus radical.  Il en fait un acteur. Et on doit le regarder, voir ses trous que peut-être nous n’avions encore jamais vus. Lui aussi a du manque.

Architecture est une affaire de construction où la famille se met à table, vivants et morts confondus. Comme toujours chez Rambert, parler d’amour sauve le monde et créer du désir par la parole est un acte politique. Le temps passe, il éprouve. La pièce dure près de quatre heures. Le temps long est une arme ici qui dit les changements très particuliers de cette époque barbare. Les meubles deviennent Bauhaus, et les chaises Marcel Breuer remplacent l’osier. L’idée d’utiliser le Bahaus, cet art poussé dehors hors d’Europe par les nazis est juste géniale. Ce n’est pas grand chose,  juste quelques chaises qui portent dans leur essence la destruction de la civilisation. 

Dans cette pièce qui est aussi une leçon de théâtre (mais on ne vous dira pas tout !), les comédiens sont époustouflants.  Les filles ont des partitions hystériques où la folie croise le génie. Elles sont modernes, travaillent et avancent vers une solution qui passe par la beauté. Emmanuelle Béart, Audrey Bonnet, Anne Brochet et Marie-Sophie Ferdane transpercent la nuit de leur jeu très chorégraphique (Thierry Thieû Niang a écrit les parties dansées) où le corps est le véhicule de la voix. 

On danse encore la tarentelle avec eux bien après la fin du spectacle, qui continue de grandir en nous. Personne n’est préparé à penser à des temps auxquels jamais on aurait pensé. Et c’est cette adresse viscéralement juste qui prouve, si on tentait de l’oublier, que la beauté alliée à l’écriture la plus contemporaine agit comme une balle tirée en pleine tête.

Jusqu’au 13 juillet, Cour d’Honneur du Palais des Papes , et du 6 au 22 décembre aux Bouffes du Nord.

Visuel : Architecture – (c) Christophe Raynaud de Lage

 

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