Théâtre

“Alba”, sombre envoûtement où la grâce du geste sublime la vie et le désir

“Alba”, sombre envoûtement où la grâce du geste sublime la vie et le désir

11 novembre 2015 | PAR Mathieu Dochtermann

Crée cette année à l’occasion du MIMOS, donnée au Théâtre Berthelot de Montreuil à l’occasion des 40 ans du théâtre du Mouvement, Alba est une adaptation de La maison de Bernarda Alba de Frederico Garcia Lorca. Yves Marc, qui codirige le Théâtre du Mouvement, a transposé cette pièce terrible, pour en garder la structure narrative et les thèmes mais en supprimant presque totalement le texte. Le résultat est une œuvre envoûtante, formellement très belle, émotionnellement puissante, où se reflète tout le talent accumulé par Yves Marc au fil de sa carrière. Un spectacle superbe et poignant.

[rating=5]

L’intrigue sur laquelle repose La maison de Bernarda Alba est bien connue : dans l’Andalousie des années 30, une femme qui vient de perdre son second époux décrète un deuil de huit ans pour elle-même comme pour ses cinq filles. Huis-clos étouffant, la pièce sert de révélateur au poids des traditions, à la violence que ces dernières exercent sur les individus et sur les corps, ainsi qu’à la condition de la femme dans une société patriarcale.

Dans la version d’Yves Marc, le gynécée ibérique n’enferme plus que la mère et quatre filles, avec leur servante (le personnage d’Amelia a disparu). L’absence totale de personnages masculins est maintenue, même si des objets-symboles peuvent les figurer. La trame du récit est respectée, mais certains thèmes se retrouvent renforcés par le passage à un théâtre corporel, tandis que d’autres s’effacent. Ainsi, la dimension charnelle de la pièce s’étoffe : la violence devient insoutenable, la sensualité électrique et explosive, la frustration étouffante, les élans de vie et de révolte qui battent contre la rigidité de la matrone sont aussi palpables et incarnés que des vagues battant en grondant le pied d’une falaise. Pour comprendre moins nettement quels sont les enjeux du contrôle rigide exercé – sauver apparences et réputation, conserver les traditions, assigner la place de la femme dans la société – le spectateur le ressent plus violemment, comme s’il s’inscrivait dans la chair des corps.

Les corps, support d’expression de cette pièce, sont sublimés par la précision des attitudes, par la beauté des tableaux. Le geste se fait musique, chaque démarche vaut un discours, les interactions physiques sont des dialogues. Les expressions de visage sont parfaitement travaillées, mais c’est tout le corps qui est mis ici au service de l’émotion. Danses tantôt sensuelles et endiablées, tantôt douloureuses et solennelles ; jeux de groupe bien synchronisés, ou solos vibrants de virtuosité ; rareté et force de l’utilisation des accessoires : tout contribue à alimenter une tension constante, et le spectateur, constamment immergé dans un maelström d’émotions puissantes, est tenu en haleine jusqu’au dénouement tragique. Le travail de réécriture est brillant.

Ce n’est pas à dire qu’Alba soit un spectacle exclusivement sombre, violent et étouffant. Au contraire, avoir pris de la distance avec la narration parlée autorise Yves Marc à quelques incursions au-delà du réalisme, pour entrer dans une poésie pleine de grâce, même si le ton reste inquiétant : ainsi de cette scène superbe où Yves Marc, qui joue le rôle de Bernarda Alba, se juche sur une chaise pour devenir, le temps de quelques battements d’ailes, un immense oiseau noir.

Globalement, il n’y a rien à redire à la maîtrise technique, époustouflante. On est ici dans ce que les Arts du geste offrent de meilleur. La mise en scène est irréprochable, avec de très intéressantes recherches sur la lumière et sur des effets de profondeur et de découpage de l’espace donnés par des rideaux de fils. Peut-être émettra-t-on juste un bémol sur la gigantesque croix qui se découpe au fond pendant plusieurs scènes, et sur les prières psalmodiées, qui focalisent l’attention sur une dimension religieuse qui n’est peut-être pas nécessaire au propos. Mention spéciale à la mise en musique, particulièrement réussie.

En tous cas, Alba par le Théâtre du Mouvement, c’est une ode à la liberté individuelle contre tout ce qui la contraint, un chant à la vie, au désir et à l’amour incarnés dans les corps, face à toutes les forces morbides et débilitantes qui s’exercent pour les contenir et les canaliser. Une heure trente d’un spectacle aussi beau que prenant, qui mérite d’être vu et même revu.

Mise en scène Yves Marc
Assisté d’Estelle Bordaçarre

Distribution
Bernarda : Yves Marc
La Poncia : Mélanie Devoldère
Adela : Silvia Cimino
Augustias : Véronique Muscianisi
Martirio : Elsa Taranis
Magdalena : Alexandra Antoine
Artistes bande son : Pedro Aguilera, María Cadenas, Arianna F. Grossocordón, Alejandra Prieto, Edouard Hureau
Création sonore : David Schaffer
Création lumière & scénographie : Jaco Biderman
Costumes : Fanny Mandonnet

Visuels : ©DR

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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