Théâtre

« Aeterna », le Féminin s’empare de la scène

« Aeterna », le Féminin s’empare de la scène

21 septembre 2017 | PAR Mathieu Dochtermann

Aeterna, la nouvelle création de Claire Heggen du Théâtre du Mouvement et d’Elsa Marquet Lienhart, vient de jouer au Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes. Un spectacle sur le Féminin, et la transmission entre femmes d’une lignée. Une mise en scène matricielle, comme un gynécée organique, un spectacle qui touchera sans doute davantage celles qui sont concernées directement par la thématique du rapport mère-fille, même si une partie des éléments du spectacle est universelle.
[rating=4]

Quand Claire Heggen crée pour le FMTM c’est forcément un événement, ne serait-ce que du fait des liens anciens qui existent entre Charleville et la co-fondatrice du Théâtre du Mouvement. Au vu de l’expérience accumulée au sein dudit Théâtre, et de la qualité du dernier spectacle qui en est sorti, Alba (chroniqué ici), il s’agit de toutes façons d’un événement au sein des mondes des arts du geste et de la marionnette.

Le propos, filé à grand renfort d’images fortes et de métaphores, est de donner à voir, concrètement et sensiblement à la fois, le Féminin sur une scène, pris sous un angle intergénérationnel. Y a-t-il un invariant féminin? Est-il inné, se transmet-il, et selon quels rituels? Et constitue-t-il un mystère auquel les hommes n’ont pas réellement accès ? (sur ce dernier point, la réponse semble positive)

Si tant est que l’on se sente concerné par le sujet, pris beaucoup (mais pas exclusivement) à l’endroit de la maternité et du cycle des naissances, le spectacle sera émouvant.

La fusion puis le déchirement entre mère et fille, les retrouvailles autour de la naissance de la troisième génération, sans nul doute, parleront à de nombreuses femmes. Les spectateurs de genre masculin y assisteront peut-être de manière plus documentaire, et le personnage qui les figures très brièvement sur scène, bouffon, sous forme d’un personnage masqué affublé d’un nez phallique, ne les aidera pas à trouver leur place dans l’histoire. Là n’est d’ailleurs pas le propos, et le spectacle semble revendiquer de les reléguer en spectateurs. Pour faire contrepoint, un humour assez physique est distillé tout au long du spectacle, comme pour en diluer un sérieux qui pourrait sinon confiner au sentencieux.

Nécessairement impeccable sur la technique corporelle, le spectacle fait appel également à une marionnette portée figurant un enfant, à de très bon jeux de masque, ainsi qu’au talent de flûtiste d’Elsa Maquet Lienhart qui joue avec une maîtrise consommée de toutes les techniques impliquées. Un tour de force, pour n’importe quel artiste, de réussir une performance dans le jeu corporel telle qu’elle arrive au niveau de Claire Heggen. La manipulation de la marionnette-enfant par cette dernière est délicate et précise, elle ne cherche pas à en imposer par une technique brillante, avantage de la sérénité de l’artiste qui n’a rien à prouver.

Quant à la mise en scène, elle est belle et douce. Les lumières caressent avec délicatesse un plateau presque nu, où des copeaux oranges répandus sur le pourtour de l’espace scénique garderont la trace des déplacements, comme une marque concrète du passage du temps et des blessures reçues. Une grande boule percée de trous permet de faire apparaître des masques par des ouvertures, de constituer un refuge, une matrice d’abord symbolique puis figurative (le ventre du personnage de la fille enceinte), avant de finalement avaler la mère à son décès.

Le spectacle peut se voir comme une succession de métaphores visuelles, d’images très fortes (la matrice et ses visages, le duel mère-fille à coups de flûtes qui ressemble à un kata de boken, le cycle des naissances où les générations s’enfantent en boucle…). On pourrait leur reprocher de, parfois, être un peu caricaturales (la parade nuptiale fesses en l’air) ou artificielles (la marionnette enfant finalement très accessoire, objet plus que sujet).

Au final, un spectacle très esthétique, excellemment mis en scène et interprété, qui n’ambitionne pas de plaire, universellement, à tous les publics, mais qui interpelle par contre universellement: un parti pris respectable, et sans doute aussi une preuve de maturité artistique.

Aeterna ne se représente plus à cette édition du FMTM, mais le spectacle juste créé sera en tournée: 9 et 10 novembre 2017 à La Nef – Manufacture d’Utopies – Pantin (93), 23 novembre 2017 au Festival Marionnettissimo – Toulouse (31), 9 et 10 décembre 2017 – MIMESIS – Paris (75) (extraits du spectacle), 18, 19 et 20 janvier 2018 – Théâtre Berthelot – Montreuil (93), 7 mars 2018 – Théâtre Astrée – Villeurbanne (69).

Mise en scène / dramaturgie / écriture gestuelle / interprétation
Claire Heggen et Elsa Marquet Lienhart
Composition musicale
Elsa Marquet Lienhart – Irina Prieto Botella
Création costumes & scénographie
Sandrine Rozier – Cécilia Delestre
Conception marionnette & masque
Einat Landais
Création éclairages
Charlotte Gaudelus
Regard extérieur
Carine Gualdaroni
Remerciements
Romain Fohr – Ariane Martinez – Guy Freixe – Philippe Rodriguez Jorda – Yutaka Take

Une Traviata bohême, fleurie et réussie aux Bouffes du Nord
« Paris Yoga » : tout sur les cours de yoga à Paris chez Parigramme
Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

Une réflexion sur « « Aeterna », le Féminin s’empare de la scène »

Commentaire(s)

    Publier un commentaire

    Votre adresse email ne sera pas publiée.

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *