Théâtre
A Villeneuve, une traversée dans le mythe d’Oedipe par Matthias Langhoff

A Villeneuve, une traversée dans le mythe d’Oedipe par Matthias Langhoff

15 juillet 2011 | PAR Christophe Candoni

« Lyon Kaboul Thèbes, aller-retour », le titre est une belle promesse de voyage et de rapprochement culturel à travers l’exploration d’un mythe fondateur et poétique, celui d' »Œdipe tyran ». Le travail est dirigé par Matthias Langhoff, grand artiste, singulier, iconoclaste. Plus exactement, la mise en scène est cosignée avec Evelyne Didi et Shaghayegh Beheshti. Le travail qu’ils ont réalisé est en fait une adaptation de la célèbre tragédie de Sophocle mise ici en relation avec la réécriture contemporaine de Heiner Müller intitulée Hölderlin. Ce texte est interprété par deux troupes d’acteurs : en première partie, le théâtre Aftaab en donne sa version afghane, en persan, un problème technique a malheureusement privé le public du surtitrage le soir de la première. Plus tard dans la soirée, les élèves de la promotion 70 de l’Ensatt, l’école nationale de Lyon, livraient la leur.

Matthias Langhoff a monté Œdipe dans une somme de pays avec des acteurs de langues et de cultures différentes et y revient toujours, conscient de l’importance de donner à entendre ce texte antique dont il prouve inlassablement l’universalité et la contemporanéité. Pendant 5h30, à l’intérieur d’une grande baraque de fortune montée dans le Clos de l’abbaye à Villeneuve lez Avignon, on assiste à une belle et longue traversée, inégale aussi, qui laisse une impression contrastée mais dont certaines images resteront.

Les deux représentations d’Œdipe, celle de Kaboul et celle de Lyon, sont à la fois très différentes et liées par la présence de la musique et du chant, par certains éléments scénographiques qui rappellent discrètement la Grèce antique, temps fondateur de tout ce qui se joue, intégré dans une actualisation fine de l’intrigue qui fait ressortir la fatalité tragique dans toute sa force et sa vérité. La facture de la première version est étonnamment classique, montée très rigoureusement comme une cérémonie, un rituel, un tableau, un peu trop figé, pas toujours inspiré. La deuxième version est moins matérielle, plus sombre, radicale, plus parlante. Toujours chez Langhoff, les scénographies sont aussi insolites qu’éblouissantes pour dire le chaos. La première représente la devanture d’une pauvre maison, sa façade décatie ; l’autre est moins figurative, l’espace est plus minimaliste et symbolique. Dans les deux cas, les images de désolation sont sublimes : la colonne de pierre ou de marbre blanc qui saigne à peine perceptible dans le fond, les chants psalmodiques de la déploration, les corps étendus au sol des citoyens de Thèbes, ils viennent demander secours à leur roi car le pays est ravagé par la peste et la sécheresse… Plus tard, ce sont des acteurs uniformément vêtus de gris assemblés autour de tables disposées dans une obscurité tenue, au centre d’un dispositif qui intègre bien les spectateurs. Les acteurs jouent autour et dessus comme sur un proscenium, des femmes épluchent silencieusement des patates, la servante, dans une blouse de technicienne de surface, fait son ménage avec soin, une femme se jette de la neige sur la tête, les corps sont recroquevillés et un peu toqués, tout traduit cette impression de finitude et de misérabilisme magnifique et prenante.

Les acteurs sont bons, ont le sens du collectif, jouent avec la matière, l’eau, le sable, la terre, la fumée donnent une épaisseur à la représentation. ils articulent le texte avec force et sans excès d’emphase. On trouve chez eux, l’épaisseur, la violence nécessaires. Le jeune interprète français du rôle d’Œdipe est un bel et subtil acteur, celle qui joue Jocaste est déchirante.

Entre les deux parties, Matthias Langhoff propose un intermède de sa composition dont on aurait bien pu se passer. « Neige sur Thèbes le ciel pleure » est une grosse blague, une parodie potache et régressive imaginée dans l’esprit débridée du cabaret. Des jeunes hommes en tutu forment le chœur des citoyens de Thèbes, un extincteur à la main, c’est plutôt drôle. Etéocle et Polynice sont deux garçons de la cité, ils font joujou dans un bac à sable. Œdipe, vieillard vantard se glorifie de son passé et exhibe ses médailles militaires, puis arrive le corps de la mère. Jocaste est ici « Jojo », interprétée par un comédien devenu une sorte de poupée gonflable dans une jupette rose. Elle se fait prendre par ces enfants de tous les côtés, « le grand frère a ouvert la voie » s’exclame l’un deux. Une vulgarité exaspérante de la part d’un Maître comme Langhoff qui se distingue évidemment par son aversion, très allemande, pour ce qu’on pourrait appeler une approche bourgeoise des textes classiques. Qu’il les malmène avec un plaisir et un goût virulent du saccage est assez jubilatoire, (voyez son Hamlet présenté à l’Odéon il y a deux saisons), mais il ne peut pas se fourvoyer dans un sous sketch de ce genre là.

photo : DR

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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