Théâtre

A Villeneuve en Scène, Le Petit Théâtre du Pain crée le très attendu « Boxon(S) jusqu’à n’en plus Pouvoir » ( Interview)

A Villeneuve en Scène, Le Petit Théâtre du Pain crée le très attendu « Boxon(S) jusqu’à n’en plus Pouvoir » ( Interview)

03 juillet 2018 | PAR David Rofé-Sarfati

Avec la pièce 9 inspirée de 12 hommes en colère, nous avions découvert une troupe dynamique à l’écriture scénique moderne et  intelligente. La pièce reçu un accueil enthousiaste tant par la critique que par le public. Leur nouvelle pièce chorale Boxon(s) Jusqu’à n’en plus Pouvoir est présentée à Villeneuve en Scène du 10 au 21 juillet.

Pour Boxon(s) attendu avec impatience à Avignon,  Fafiole Palassio pour la mise en scène et Philippe Ducou pour la chorégraphie ont œuvré en complicité. Fafiole Palassio appartient à la troupe des dix sept de la compagnie Le Petit Théâtre de Pain, fondée en 1994. Nous l’avons rencontrée. Elle nous a fait l’honneur de répondre à nos questions.

TLC : Après 9 pour lequel vous avez travaillé avec Stéphane Guérin vous vous êtes emparé d’un texte de Stéphane Jaubertie. Toutefois on imagine aisément la troupe re- travailler le texte et imaginer la mise en scène concomitamment. Comment s’est passée l’appropriation du texte de Jaubertie et la création de la pièce ? Est-ce qu’une nouvelle fois, à l’instar de 9 qui portait le sous-titre Sport de Combat, le texte est une commande et comment l’avez vous «travaillé »?

Fafiole Palassio : Nous avons rencontré Stéphane Jaubertie l’auteur de BOXON(s), alors que nous entrions dans un nouveau labo de recherche pour la prochaine création. Nous questionnions  pêle-mêle, le Pouvoir, l’homme augmenté, l’intelligence artificielle, Jules Cesar de Shakespeare et les écrits de Christophe Desjours sur la souffrance au travail…

Stéphane nous rencontrait avec le désir de casser son moule de fabrication, de sortir de l’exercice solitaire de la commande d’écriture. Il souhaitait confronter sa manière et son savoir-faire au groupe que nous sommes, en lien plus directement avec le plateau. C’était là le postulat de départ, ainsi que profiter du nombre des interprètes  pour donner davantage de personnages à ses textes.

Après avoir assisté à quelques séances de travail où l’on éprouvait tous azimuts donc, il est revenu avec la trame d’une fable d’anticipation. Rocambolesque, dense, touffue. Trop. Nous offrant néanmoins le luxe de pouvoir jeter, nous avons conservé quelques pépites, dont une métaphore qui est devenue le gouvernail de la pièce: celle de la crevette suicidaire. Difficile de vous en parler sans risquer de spolier la fin du spectacle ; retenez juste que nous tenions notre point de départ : la  servitude participative. Ce concept mixant la servitude volontaire de La Boétie à notre démocratie participative allait donner le prétexte de sonder jusqu’où, tant dans la sphère intime que dans la sphère du travail, par contamination ultralibérale, nous pouvions nous accorder à accepter l’inacceptable. Ce, au détriment de nos propres valeurs, au détriment de notre propre nature, de l’estime de soi et du bien-être de chacun.

Sous notre demande, Stéphane Jaubertie a bien voulu nous livrer quelques secrets de fabrique via son procédé d’écriture dynamique qu’il anime lors d’ateliers pour tous les publics. À travers des schémas d’actions très serrés ou  des contraintes d’écriture purement formelles, nous fouillions par impro diverses situations et le sens de ce qu’était pour nous  accepter l’inacceptable.

Une autre constante était de veiller à ne pas confondre dialogue et conversation. La nuance étant que quand il y a dialogue, il y a toujours une forme d’urgence et de négociation, car au moins un des deux personnages a quelque chose à perdre.

De ces allers-retours entre nos lignes et le plateau, des productions de Stéphane à nos interprétations et  de nos improvisations à son bloc-notes sont nés les modules qui ont créé la dramaturgie fragmentaire de Boxon(s). Plusieurs histoires qui se déclinent comme des combats ordinaires sous forme de rounds. Des situations dans lesquelles on plonge sans préalable aucun. Sans ce que nous appelons au théâtre, le temps de l’exposition.

Il est arrivé que l’on soit fortement tombé amoureux de certaines idées et que nous ayons dû les réduire ou les abandonner. Il est arrivé aussi que l’auteur lui-même fasse le deuil de scènes jouissives en impro mais pas toujours juste dans le sens de la pièce. On peut parler d’un rapport musclé avec la matière. Depuis son agencement dramaturgique jusqu’à la distribution. Mais toujours dans la discussion passionnée pour , jamais contre.

Encore aujourd’hui, le texte édité aux Éditions théâtrales diffère du spectacle, car la mise en scène est aussi une écriture en soi. En cela nous avons parfois fait des choix où l’acte sans paroles a supplanté le dialogue. Mais, quand cela s’est produit nous avons toujours concerté l’auteur, qui une fois confiant de ce que nous construisions nous a laissé malaxer le texte comme il nous semblait juste.

L’élaboration de Boxon(S) est avant tout un dialogue d’une intensité folle entre l’auteur, les auteurs-interprètes, la matière et la mise en scène. Parfois il s’agit de désapprendre en partie, pour coconstruire autrement. Cela doit s’apparenter forcément à une sorte mise à nue . Particulièrement face à une équipe comme la nôtre, qui s’est forgé un langage et des outils communs, rôdée depuis longtemps. Qui questionne sans arrêt , bouscule, manifeste ses désaccords, s’enchante tout autant qu’elle s’inquiète et doute. Mais la règle est de mise pour tous. Et il nous a fallu nous aussi nous décrocher d’une certaine forme de certitudes et de craintes, accepter de ne pas tout embrasser et saisir d’un coup. Laisser apparaître les doubles-sens subtils d’un humour qui aurait pu sembler de prime abord potache. Car c’est vrai, parfois lire relève du don de voyance au sens où l’oeuvre qui se manifeste à notre imaginaire, à notre perspicacité provoque des visions.

TLC : Vous expliquez que « parce que nous avons à exprimer quelque chose de ce flirt constant entre le glissement de terrain vers la résignation et l’envie cyclique et impulsive d’en découdre, « Boxon(s) jusqu’à n’en plus Pouvoir » sera l’intitulé de notre pièce. Le ring, notre espace de jeu. Sauf que vous dépassez la simple métaphore, il y a un instructeur de Boxe au générique, cela signifie que vous allez vraiment en découdre sur le plateau ?

Fafiole Palassio : C’est vrai qu’au départ il y avait ce fantasme, de travailler sur la gestuelle de la boxe anglaise. Parce qu’au-delà des coups il y a cet état de corps singulier du boxeur, et toute une sémantique de la boxe, toute une imagerie qui nous semblait goûteuse en rapport avec la thématique.

Alors oui nous avons intégré à chacune de nos résidences la venue de Pierre Rémy Rousset plusieurs fois champion de France en catégorie super-lourde. Oui, nous avons connu de véritables entraînements, éprouvé le dépassement physique et la question de la limite. Nous les avons encaissés au sens premier du terme.  C’était étrangement jouissif. Même essorés, même cabossés, parvenus au bout du rouleau. Ce constat n’était pas sans faire écho au contenu du texte. « Content d’en baver. Jusqu’où » ?

Pour autant nous aurions risqué le pléonasme ( et sans doute le ridicule !) que de chercher vraiment à boxer. Les coups (bas ) fusent réellement et les conflits s’incarnent bel et bien physiquement, de façon pugilesque parfois. Mais les allusions à la boxe, bien que quasi constantes, restent pour ainsi dire subliminales. Elles transpirent plus qu’elles ne se montrent. Le shadow (gestuelle de la boxe) à défaut d’être sportif se veut poétique. Le rebond et l’explosivité propre à ce combat en revanche rythment toute la pièce. On sonne le gong d’entrée dans l’action, on sonne le gong de sortie ; on plonge dans l’action comme on monte sur le ring. Déjà chaud.

TLC : Un des  talents connus de la troupe est sa gestion harmonieuse de la dynamique et du rythme, et la mise en scène crée parfois des mouvements d’acteurs qui s’apparentent à un ballet. Comment avez-vous travaillez la question de la boxe qui est aussi souvent une danse?

Fafiole Palassio : Ma réponse s’amorce déjà dans la dernière question. Philippe Ducou Danseur contemporain et Chorégraphe co-signe avec moi la mise en scène de Boxon(s). Comme déjà dit plus haut cette pièce s’articule en une succession de rounds. La porosité de l’écriture textuelle avec l’avancée des idées scénographiques l’ a permis. Cela donne un principe de mise en scène extrêmement syncopé et impose un rythme très soutenu. Dans les dialogues pour commencer. On se plaît à dire que l’écriture va plus vite que les acteurs. D’ailleurs leur intelligence première est de bien vouloir se laisser faire par le rythme demandé. Cela ne veut pas dire être sans nuance, strictement et exclusivement rapide. Non, cela demande au contraire d’accueillir la grande versatilité du texte, ses nuances fines, ses ponctuations et ses états contradictoires. Il convient de les jouer, sans s’y installer, sans vouloir faire plus que nécessaire, sans complaisance, sinon ils  manqueraient leur but.

Il en va de même avec les choix de la mise en scène . Le travail de l’ensemble des mouvements qui servent les entrées et sorties du plateau, les installations et enlèvements du mobilier de scène, les transitions chorales , les respirations entre deux actes relèvent effectivement du ballet où chaque déplacement , chaque placement chaque acte réclame exigence et précision.

Il y a de la jubilation à expérimenter l’explosivité et le rebond de la boxe, d’avoir de la tenue dans les corps pour rendre l’effort invisible, pour donner à croire que ces élans choraux sont juste organiques. Que les mises en place sont simples. Elles sont le fruit d’un travail abondant qui, comme le reste,  n’a pas le droit de se figer et doit sans cesse se réajuster aux changements de salle et d’espaces pour ne risquer ni l’incident ni la routine.

TLC : Vous êtes très occupés par le lien opérant entre l’individuel et le collectif et concernés par la question du cliché qui doit lentement basculer vers le singulier et contributif? Retrouve-t-on ces problématiques avec BOXONS.

Fafiole Palassio : Comme beaucoup de  nos spectacles auparavant, Boxon(s) use de sa spécificité de spectacle choral pour faire sonner les dérives individualistes et ultralibérales de notre société. C’est peut-être en ça aussi que la pièce fait du bien. On y voit beaucoup d’individus se débattre plus qu’ils ne se battent. Et toujours pour les porter, la troupe, sans artifices. Dans un élan à l’unisson,  dans un face à face muet avec le public. Quelque chose qui sans qu’on le surligne interpelle peut-être sur la force d’un ensemble. Sur la question du collectif.

Quant aux clichés. Bien sûr notre théâtre qui continue à se définir comme populaire, cherche à entrer très directement en contact avec le public. Jamais dans la séduction, la harangue ou le divertissement, mais bel et bien au travers de situations familières, ou connues. Immédiatement identifiables en tous les cas,  dont il puisse se dire «  tiens ça parle de moi ou ça je vois »…

La particularité de l’écriture de Stéphane est d’offrir des situations de ce type. À ceci près qu’il les dilate tant et si bien qu’elles poussent jusqu’à l’absurde, jusqu’à perforer le réel. Il en parle comme d’une petite collision entre l’insolite et le familier, pour maintenir le spectateur en état d’alerte. Sans pour autant chercher à le rassurer, quand bien même il a de fortes chances de rire.

L’humour l’étrange ou le poétique créent le décalage nécessaire  pour ne pas sombrer non plus dans le «si connu » de la thématique abordée et sortir je l’espère, de l’ornière des clichés.

TLC : La troupe se connaît bien vous  avez sûrement une ou deux anecdotes d’écriture ou de filage à nous raconter?

Fafiole Palassio : Un leitmotiv récurent, lors des échauffements avec Pierre Rémy Rousset notre entraîneur boxeur de 2m10… Dès son entrée dans la salle d’échauffements, en nous arrosant d’un  « Salut les jeunes » on pouvait mesurer à la largeur de son sourire, la longueur de l’enfer à venir !

crédit photo :© Eñaut Castagnet / Guillaume Méziat
A voir à Villeneuve en Scène  ( Gard) à l’école Montolivet à 21h30 du 10 au 21 juillet.
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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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