Théâtre
A la découverte de Léon-Gontran Damas au Lucernaire

A la découverte de Léon-Gontran Damas au Lucernaire

10 janvier 2011 | PAR Yaël Hirsch

Né au début du 20e siècle à Cayenne (Guyane), Léon-Gontran Damas (1912-1978)  à côtoyé Aimé Césaire lors de ses études à Fort de France, puis Léopold Sendar Senghor autour de la Revue « L’étudiant noir ». Il publie le recueil « Pigments » dès 1937. Cette voix pionnière et peu connue de la négritude, est à découvrir à travers un florilège de ses textes dans la pièce « Léon-Gontran Damas a franchi la ligne » au Lucernaire.

Dans un clair obscur expressionniste le corps et le visage ciselés de Mylène Wagram proposent une expédition dans des textes choisis dans l’ensemble de l’œuvre de l’homme politique et écrivain antillais. Certains textes décrivent l’enfance, la condition métisse, d’autres, plus politiques, appellent à un réveil noir et à une révolte contre des siècles d’humiliation acceptée. Si Damas use et abuse de l’anaphore, certains poèmes mêlent les mots les plus disparates pour ouvrir la voie à tout un monde sensuel et méconnu. Tirant partie du physique et de la voix si saisissants de sa comédienne, la metteuse en scène, Frédérique Liebaut syncope la récitation de manière à ce que l’auditeur soit toujours surpris : cette technique donne lieu à des trouvailles scéniques tout à fait passionnantes, mais rompt également parfois le flux du texte dans un accès tonitruant de musique ou de rire, et le spectateur se trouve alors perdre le fil. La lumière de Nathalie Lerat est absolument parfaite et donne le relief que mérite le texte, tandis que les décors de Jean-Marie Eichert se modulent entre arte povera et recréation de mille et une scènes. Un beau spectacle, tendu par un thème et un texte fort et une comédienne habitée.

 

« …BLACK-LABEL A BOiRE
pour ne pas changer
Black-Label à boire
à quoi bon changer
J’Ai SAOULÉ MA PEiNE
ce soir comme hier
comme tant et tant
d’autres soirs passés
où de bouge en bouge
où de bar en bar
où de verre en verre
j’ai saoulé ma peine
Mort au cancre
au pou
mort au Chancre
au fou
et
sus au dévoyé
ont encore hurlé
ceux qui nombreux disent tous m’avoir à l’oeil me
regarder vivre
et ceux
ceux parlons-en
qui vagissent de rage et de honte
de naître aux Antilles
de naître en Guyane
de naître partout ailleurs qu’en bordure
de la Seine ou du Rhône
ou de la Tamise
du Danube ou du Rhin
ou de la Volga
Ceux qui naissent
ceux qui grandissent dans l’Erreur
ceux qui poussent sur l’erreur
ceux qui meurent comme ils sont nés
fils de singes
fils de chiens
Ceux qui se refusent un âme
ceux qui se méprisent
ceux qui n’ont pour eux-mêmes et leurs proches
que honte et lâcheté
Ceux qui renoncent une pleine vie d’hommes
d’être
autre chose qu’ombre d’ombres
Ceux qui se renient
se surveillent
se désespèrent
et se lamentent
Ceux qui se prennent eux-mêmes aux cheveux de ne
point onduler
sous la brise embaumée
comme épis de blé d’or des pays tempérés qu’in-
ventent les livres
Ceux qui voulant à leur nez qu’écrase tout le poids
du Ciel
une forme moins plate
se le massent
le remassent au coucher
à la graisse de boeuf du Brésil
de Dominicanie
de Porto-Rico
du Venezuela
Ceux qui croient pouvoir s’amincir les lèvres
à se les mordre
jusqu’au sang
à longueur de journée
Ceux qui se traitent eux-mêmes
de sauvages
sales nègres
soubarous
bois-mitan
gros-sirop
guinains
congos
moudongues
fandangues
nangues
Ceux dont l’échine est veule
et le dos bastonné
et la fesse
bottée
Ceux dont l’attitude immuable d’esclaves
insulte à la sagesse antique et belle
de leurs propres Anciens
Ceux à qui la merveilleuse inconscience
fait zézayer de Père en fils
de fils en Pères
Zié Békés brilé zié Nègues
Il est dit que le Blanc aura toujours le nègre à l’oeil
Ceux qui permirent le déracinement de DEUX CENT
CiNQUANTE MiLLiONS de leurs
Ceux qui ordonnèrent les razzias
ceux qui obéirent à l’ordre de razzias
ceux qui dépistèrent les razziés
Ceux dont les Pères vendirent les fils à l’encan
et les fils à leur tour la Terre-Mère
ceux dont les frères donnèrent si gentiment la chasse
à leur frères
Ceux qui se laissèrent prendre à ce jeu de famille
Ceux capturés vifs
et qui s’en réjouissant se dirent en eux-mêmes
Mieux vaut être chair rouge que gibier mort
Ceux qui ne virent dans la Mort
le salut de la Vie
Ceux qui s’en allèrent
bien dociles
à la file
le cou pris au carcan mayombé
Ceux dont la douceur
l’hébétude
l’inconscience
et la passivité
n’avaient d’égale
que l’arrogance
la sottise
la faconde
la vanité crépue
des dachys ouvrant la marche
des dachys fermant la marche au rivage
Ceux qui parvinrent exténués mais vivants au rivage
avant que d’avoir à quitter à jamais voiles au vent
les rives du Congo
du Gabon
du Bénin
de Guinée
de Gambie
de Gorée
Ceux qui ne s’étonnèrent de rien de voir un navire
au large
Ceux dont les Ancêtres étampés
fleurdelisés
marqués de fer rouge
aux lettres du navire au Large
puis parqués
enchaînés
rivés
cadenassés
et calés
furent bel et bien du voyage
sans air
sans eau
sans fin
Ceux dont les Ancêtres furent jetés au cours du
voyage
sans fin
sans eau
sans air
Ceux dont les Ancêtres
eurent la chair tout brûlée à vif
au-dessus des seins
sur les omoplates
sur le gras du bras
Ceux qui trouvèrent la pestilence
commode
Ceux qui se laissèrent conduire par bordée sur le
pont
Ceux qui au son de la vielle ou de la musette
se mirent à danser sous l’oeil de la chiourme
le fouet de la chiourme
Ceux qui ne fomentèrent
nulle révolte
et celles
celles qui firent
avorter les révoltes
d’avoir eu non seulement
la matrice ondulée
cajolée
dorlotée
ébranlée
mais encore
longue langue
langue longue … »

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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