Théâtre

20 000 Lieues sous les mers, Molière en scaphandre au vieux Colombier

20 000 Lieues sous les mers, Molière en scaphandre au vieux Colombier

01 octobre 2015 | PAR David Rofé-Sarfati

Avec l’adaptation du roman de Jules Verne, Christian Hecq et Valérie Lesort nous embarquent à bord du légendaire Nautilus, pour une surprenante pièce plaisir qui marque déjà l’histoire de la création théâtrale.

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Quelque chose a lieu à La Comédie française. Manifestement quelques conventions sont défiées. Au cours de cette saison le cinéaste Desplechin aura mis en scène une pièce de Strindberg, Garcia Lorca aura fait son entrée au répertoire avec la maison de Bernarda Alba et le 27 avril 2016 viendra le très attendu Griselidis où Coraly Zahonero met à l’honneur l’écrivaine, peintre et prostituée genevoise.

La vieille institution de la place Colette a opté pour l’innovation, sa fraîcheur et ses conjonctures. De l’ancien logo, la date, 1680, a disparu, soulageant un peu la troupe de la charge de la dette exigeante et asservissante à son origine. Il semble que la grande maison cherche à s’envoler en se soustrayant de ses racines. Le spectacle 20 000 lieues, une rencontre de comédiens et de marionnettes imaginée et mise en scène par Christian Hecq et Valérie Lesort, est à ce titre la meilleure illustration de cette nouvelle perspective. Christian Hecq explique : —    J’y retrouve le plaisir d’une forme expérimentale, une invention en commun, une sorte de laboratoire.

En réalité, Christian Hecq et Valérie Lesort signent ici une fantaisie fantastique aboutie et virtuose, une œuvre très travaillée au delà du prototype. Au théâtre, un comédien se désincarne, prêtant son corps au rôle, se dépersonnalisant pour laisser place au caractère et au jeu. Chez Hecq, des poissons marionnettes à gaine sont manipulées par les comédiens eux même. Le génie est aussi là qui respecte de surcroît la contrainte économique de l’administrateur Éric Ruf où les comédiens de la troupe sont aussi les manipulateurs. Le système d’éclairage escamote le manipulateur. La marionnette devient ainsi un instrument de jeu qui prolonge le corps de l’acteur qui peut se désincarner avec elle. Les poissons deviennent des acteurs, posent un jeu et une parole. On savoure et l’on jubile.

Le texte de Jules Verne est conté par la belle voix off de Cécile Brune. Nous suivons les pérégrinations de Nemo, ce misanthrope meurtri qui se retire du monde à bord du Nautilus pour se consacrer à la science. Il hurle sa fureur contre le monde. Hecq joue en demi-ton un Nemo attachant, paranoïaque et utopiste. — J’ai fait le bien quand j’ai pu, le mal quand j’ai dû, mais je suis l’opprimé. Le professeur captif est Nicolas Lormeau, remarquable, tout en retenue, comédien pourtant habitué à plus de bouffonnerie. Christian Gonon, très drôle joue lui aussi à contre emploi un truculent harponneur. Louis Arene en Flippos, Elliot Jenicot en improbable sauvage, et Jérémy Lopez terminent d’installer cette farce.

Nous sommes attrapés par la beauté de la mise en scène, par l’esthétique des tableaux. On rit beaucoup. On s’émerveille comme des enfants, de la beauté de cette œuvre, de l’adresse du jeu,  du talent de l’ensemble de l’équipe artistique. Notre imaginaire est en éveil. L’esprit n’est pas en reste. La détresse des personnages, leurs questionnements, leur difficulté de vivre sont restitués devant le vide des grands fonds. La scène d’un rêve, paradigmatique et point d’orgue de notre trouble, est applaudie par la salle. Dans cette scène magnifique, théâtre de l’inconscient du professeur, une méduse féminisée donne à voir le rapport du chercheur à la science, à sa pulsion de vie tandis qu’une araignée à tête de Hecq forme l’allégorie de la pulsion de mort.

À la fin de la représentation, la machine magique des marionnettistes est dévoilée plein feu quelques secondes. La sidération passée, les applaudissements et les bravos éclatent pour de longues minutes. Valérie Lesort rejoint la troupe sur scène.

Ainsi donc, la Comédie Française aura pris tous les risques sans faillir à Molière. Il faut aller voir ce spectacle, pour à coup sûr donner à nos enfants le goût du théâtre, et pour nous rappeler, à nous adultes, comment nous avions commencé à aimer le théâtre.

Distribution

Cécile Brune : Voix off

Christian Gonon : Ned Land, maître harponneur, et manipulation

Christian Hecq : Le capitaine Nemo, et manipulation

Nicolas Lormeau : Le Professeur Aronnax, et manipulation

Jérémy Lopez : Conseil, serviteur du professeur Aronnax, et manipulation

Elliot Jenicot : Le Sauvage, et manipulation

Louis Arene : Flippos, second du capitaine Nemo, et manipulation

David Rofé-Sarfati

Infos pratiques

Atelier Paul Flury
La Jetée
Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

One thought on “20 000 Lieues sous les mers, Molière en scaphandre au vieux Colombier”

Commentaire(s)

  • sarfati

    Très belle critique! Cela donne envie !! Merci de nous inviter, et de nous inciter à renouer avec la magie originelle du Théâtre.

    octobre 2, 2015 at 8 h 18 min

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