Théâtre

« Terre océane », un texte bouleversant

04 avril 2010 | PAR Christophe Candoni

L’auteur québécois Daniel Danis signait à quarante ans « Terre Océane », un texte profond et poétique, fortement inspiré par la forme romanesque mais bien destiné pour le théâtre, alternant scènes dialoguées et narration. La pièce se donne au Théâtre des Abbesses jusqu’au 10 avril dans une belle mise en scène de Véronique Bellegarde superbement servie par les interprétations justes de Géraldine Martineau et Gérard Watkins.

Antoine est un bobo solitaire, il travaille dans le cinéma. Sa femme Mireille l’a quitté pour un autre homme et a emmené leur tout jeune fils adoptif Gabriel. Lorsque ce dernier, à dix ans, revient chez son père, ils se découvrent comme deux inconnus et vont partager les derniers mois à vivre de Gabriel, malade, condamné par un cancer rare dans les cellules. Le sujet est grave mais traité avec force et tendresse sans jamais tomber dans le pathos ou l’émotion facile.

La difficile tache d’interpréter un jeune enfant sur un plateau de théâtre a été confiée à la comédienne Géraldine Martineau qui réalise une composition extraordinaire. Le mimétisme est hyper-crédible, elle est ce petit « oiseau frileux » au visage blanc et les cheveux en bataille lorsqu’elle apparaît dans son grand manteau à capuche, l’air frêle et paumé, les mains dans les poches ou trainant sa besace. La rage, l’urgence de vivre et la peur de disparaître sont contenues dans un jeu puissant et délicat.

L’apparition de ce fils dans la vie d’Antoine est un bouleversement, une révélation même : « La vie me revient-elle avec la mort ? » dit-il véritablement ébranlé. Gérard Watkins joue Antoine avec pudeur. Au début, on reconnaît la maladresse de celui qui doit s’improviser père. Il soliloque face à l’enfant muet. Puis, une relation attentive et complice se développe entre eux. Les deux acteurs sont troublants de vérité. On se souviendra longtemps de Gabriel qui prend les mains de son papa et lui dit : « je crois que je commence à disparaître », on a les larmes aux yeux. On a également apprécié Michel Baumann dans le rôle de l’oncle Dave, sa présence robuste et terrienne, sa sévérité bienveillante.

« Je sais maintenant que ma langue est dans mon pied, parce que c’est lui qui touche le sol et me relie à la terre-mère » écrit Daniel Danis dans le programme. Effectivement l’écriture concrète, organique, la richesse de la langue, l’originalité de la forme, la finesse du style ; c’est tout cela qu’on a aimé dans ce si beau texte, vibrant d’humanité. Véronique Bellegarde et son scénographe Edouard Sautai ont conçu un décor vierge, à la fois intimiste et aéré. Du sol aux tentures, la douce blancheur renvoie peut-être aux montagnes enneigées. Ils ne cherchent pas de réalisme mais proposent un joli écrin, singulier et surprenant, un espace provisoire où s’élabore un univers onirique et fantasmé, plein de sons (la magnifique création musicale est de Médéric Collignon) et de couleurs grâce à une utilisation parfaite de la vidéo. Celle-ci joue un rôle essentiel dans la mise en scène et n’étouffe à aucun moment le jeu des acteurs, tout comme les lumières (Olivier Garuste et Xavier Lambours).

« Terre océane », jusqu’au 10 avril, au théâtre des Abbesses. Location et renseignement : 01 42 74 22 77 et www.theatredelaville-paris.com

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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