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Stallone, Brûlé.e.s et Cerveau : Une journée de Festival pro pour Les Singulier.e.s au Centquatre

Stallone, Brûlé.e.s et Cerveau : Une journée de Festival pro pour Les Singulier.e.s au Centquatre

12 février 2021 | PAR Yaël Hirsch

Du 29 janvier au 13 février 2021, le Centquatre maintient les représentations pro et presse du festival Les Singulier.e.s. Ce jeudi 11 février, nous avons donc vu deux pièces et des extraits d’une troisième dans une ambiance studieuse et lumineuse.

Un vrai Festival en temps de coronavirus

C’est en laissant, derrière soi, le paisible centre de vaccination anti-covid qu’abrite désormais le Centquatre et en grelottant, dans une magnifique lumière d’hiver, que nous avons pu nous approcher de la billetterie. Car oui, il y a assez de pros pour que les places permises par la situation sanitaire soient toutes prises et que l’on nous garde des billets de côté. Les équipes du Centquatre ont tout organisé, cette dernière semaine des Singulier.e.s, pour que nous puissions enchaîner les trois spectacles de ce 11 février.

Cerveau, de Clara Le Picard : extraits d’un spectacle total

C’est en petit groupe que nous grimpons, un peu après 13h30, à l’atelier 12, pour voir environ 30 minutes d’extraits de création de Cerveau de Clara Le Picard. Si tout va bien, la pièce sera créée le 9 mars à la Scène 55, à Mougins. La créatrice nous explique son projet singulier. Elle nous raconte comment les trois acteurs, trois fauteuils et le tapis que nous voyons avec cet avant-goût, seront transformés pour la création de la pièce, avec notamment un arbre-cerveau de lumière, au cœur du dispositif développé avec l’hôpital de la Timone à Marseille où le spectacle doit jouer. À la fois théâtre, musique et danse, mais aussi science composent cette pièce où une jeune femme (superbe Flora Chéreau) doit faire face à la maladie de sa mère, comédienne et tombée dans le coma au moment où elle devait jouer Mrs Dalloway de Virginia Woolf… Lus par la voix de Françoise Lebrun, des extraits du texte de Woolf côtoient des moments d’explications scientifiques sur le fonctionnement du cerveau, des exultations dansées et chantées entre copains (avec Clara Le Picard et Lorenzo Vanini) et des moments de réflexion intimes sur la mémoire, l’identité et la conscience… Un projet assez total, porté par de merveilleux comédiens et un sens de la métamorphose entraînant. Si la danse est communion, elle n’est peut-être pas tout à fait à la hauteur du reste.

Brûlé.e.s, de Tamara Al Saadi : quand le fait est divers, les préjugés sont questionnés

Nous sortons de la première Halle du Centquatre pour investir une salle plus grande sur le flanc de la Cour Curial. C’est en immersion et sur des tabourets bien espacés que nous sommes littéralement envahis par les acteurs de Brûlé.e.s. Le collège est fermé, mais cinq élèves se retrouvent enfermés dans la cour. Ils ont froid et faim. Ilham, le chef, et son second, Sarab, convainquent leurs deux sbires plus jeunes de faire irruption dans la cantine pour s’y nourrir et s’y réchauffer. Pendant ce temps, ils molestent Minah, la chouchoute, restée enfermée dans les toilettes. Mais les caves se rebiffent et, contre toute attente, le bizuth « pète un câble ».

Lors du final, assez esthétique, de cette scène de Brûlé.e.s, l’auteure et metteuse en scène, Tamara Al Saadi apparaît. Elle raconte comment cette pièce est née de son expérience de  femme venue, jeune, d’Irak en France, et élève lors des émeutes de 2005, et d’un travail documentaire. Elle demande au public de retrouver ses références et de pointer vers certains clichés. Elle propose de garder l’intrigue et le texte, mais de changer les comédiens, et parfois le genre de certains rôles, pour battre en brèche les idées reçues.

Nous ressortons dans la halle et quand nous revenons, la pièce a changé de disposition : les comédiens arrivent et se placent au centre, ils se changent devant nous et rejouent la scène avec une femme en caïd et un jeune homme de couleur en souffre-douleur. Si nous ne sommes pas sûrs que cela change grand-chose au niveau des clichés, c’est assez jouissif de voir les acteurs s’éclater dans le jeu. Réentendre le texte une autre fois lui donne du poids et le parti pris de changer de scénographie est vraiment beau. Un travail qui flirte avec le documentaire et que l’on suivra avec grand intérêt.

La groupie de Rocky…

À l’issue de cette journée de festival passionnante avec ces Singulier.e.s., nous nous retrouvons en salle 200 pour nous délecter d’un spectacle touchant, musical, très travaillé et particulièrement réussi. Clotilde Hesme y incarne Lise. Une femme toute simple. Secrétaire médicale et courtisée par un Michel très bas de plafond. Et que la séance de cinéma de Rocky III, un soir de 1983, transforme de fond en comble : elle reprend alors ses études de médecine, quitte Michel, travaille aussi dur que le personnage du film et se met à la Boxe. Ce faisant, elle se donne les moyens de ses rêves et aussi de rencontrer Jean, l’homme de sa vie. Mais en secret, toute sa vie, elle conserve une dette à Stallone et va voir tous ses films en salle, seule.

Coécrit avec Fabien Gorgeart et accompagné par le musicien Pascal Sangla, qui est également un acteur génial, Stallone est un portrait riche, vibrant et extrêmement émouvant. Il y a du Flaubert, dans cette vie toute simple que « The eye of the Tiger » grandit. Les variations de Pascal Sangla sur ce thème en do mineur, le sens subtil de la métamorphose de Clotilde Hesme, et la lumière parfaitement maîtrisée, confèrent des nuances minutieuses et précieuses à une pièce très exigeante, très bien écrite et qui nécessite un sens parfait du rythme. On rit, on s’émeut, on admire l’héroïne jusque dans sa simplicité de groupie et surtout l’on est complètement embarqué dans cette histoire qui nous emmène très loin du quotidien, avec un personnage pourtant on ne peut plus banal. Chapeau bas à l’équipe de Stallone, qui a su nous mettre un KO sensible dans la tête dès les premières notes si justes de cette pièce parfaitement réussie.

La lumière a baissé quand nous quittons le Centquatre, ravis d’avoir découvert trois univers singuliers et aussi de voir à quel point le réel, le fait divers, l’expérience du quotidien inspirent et renouvellent à la fois le théâtre et l’art de la catharsis.

visuels (c) affiche du Festival Les Singulier.e.s issue du spectacle Brûlé.e.s, de Tamara Al Saadi  (couverture du livre Koïne Editions)

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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