Spectacles

[RuhrTriennale] Bouleversant « Accattone » de Pasolini par Johan Simons en ouverture

[RuhrTriennale] Bouleversant « Accattone » de Pasolini par Johan Simons en ouverture

26 août 2015 | PAR Christophe Candoni

Le metteur en scène néerlandais et nouvel intendant de la RuhrTriennale, Johan Simons a ouvert sa première édition avec une adaptation bouleversante d’Accattone de Pasolini.

Assez méconnu en France, Johan Simons s’est vu réservé un accueil public et critique injustement houleux lors de ses quelques apparitions dans l’Hexagone où il a pourtant présenté de fortes propositions notamment un Simon Boccanegra de Verdi dont la relecture politique et très contemporaine reçut une mémorable bronca à l’Opéra Bastille (2006-2007) ou bien encore un magnifique Casimir et Caroline d’Horvath très chahuté dans la Cour d’honneur du Palais des Papes à Avignon (2009). Cela n’empêche pas ce grand metteur en scène de triompher en Belgique, aux Pays-Bas et en Allemagne entre autres où il vient de prendre congé des Kammerspiele de Munich qu’il dirigeait pour succéder à Heiner Goebbels à la tête de la RuhrTriennale. Ce festival international de grande envergure, fondé en 2002 par Gerard Mortier, réunit tous les arts de la scène (musique, théâtre, danse, performance) au cœur des impressionnantes friches industrielles du Nord de la Westphalie (Bochum, Essen, Suisbourg…). Cette année encore, les plus grandes signatures (Krzysztof Warlikowski, Luk Perceval, Ivo Van Hove, Anne Teresa de Keersmaeker…) y présentent leur nouvelle création en première mondiale.

Johan Simons entame son mandat de trois ans en revenant à la source de ce qui a caractérisé son art singulier ; faire du théâtre en dehors des institutions. C’est en effet en jouant les tragédies antiques comme les textes contemporains dans des usines désaffectées, une serre agricole, un stade de foot, ou encore une casse automobile qu’il s’était fait remarquer dans les années 1980/90 lui et sa troupe de premier plan, le ZT Hollandia. Pour Accattone, il investit la grande halle de l’ancienne charbonnerie de Lohberg, un tout nouveau lieu au festival, située dans la petite ville de Dinslaken à côté d’Oberhausen.

Rien de plus idéal et de plus fidèle pour monter Pasolini tant l’artiste promenait son regard aigu et aimant dans les ruines de la périphérie romaine plutôt que dans le centre chic de la capitale italienne. Accattone, comme plusieurs films qui suivront, se présente comme l’exploration d’un monde à la marge, laissé à l’abandon, un désert social et affectif où règnent la misère et le désœuvrement du prolétariat et des marginaux. Il impose le déplacement, l’inconfort, l’errance.

Dans le site choisi, le public est assis devant plus de 200 mètres d’espace semi-ouvert figurant une gigantesque lande de terre aride recouverte de graviers et de poussière sur laquelle sont placés, outre un podium pour les musiciens, un conteneur et une benne à ordure comme seuls éléments de décor. Un rail de chemin de fer traverse le plateau nu et vide jusque dans son extrême profondeur. Au loin, la nuit tombe lentement sur une forêt vierge anarchiquement envahie de gravats et de matériaux de chantier.

Malgré les dimensions incroyables du lieu, Johan Simons ne cède pas à la tentation d’un spectacle vainement spectaculaire mais livre plutôt une représentation qui ménage une intimité inouïe et qui s’avère être infiniment touchante. Il creuse en profondeur et exacerbe toute l’humanité de l’œuvre qu’il met en scène en adoptant un geste dramatique à la fois économe et éloquent. La musique de Bach qui côtoie sublimement de longs silences y est pour beaucoup. Pasolini accompagnait les déambulations de son personnage principal avec la Passion selon saint Matthieu, Simons a préféré une succession de Cantates interprétées par l’orchestre, le chœur et les solistes du Collegium Vocale Gent placés sous la direction de Philippe Herreweghe.

Les comédiens dont Steven Scharf, superbe dans le rôle-titre, Benny Claessens, Sandra Hüller, Elsie de Brauw, Jeff Wilbusch sont tous merveilleusement dirigés dans un travail stylisé, quasi chorégraphique où les corps surexpressifs paraissent vulnérables, trébuchants, déséquilibrés et pourtant gracieux et célestes comme attirés par la mort et le néant. Dans la matérialité aussi prégnante du lieu chargé d’histoire, Johan Simons privilégie l’évocation poétique au réalisme. Sa mise en scène lumineuse et pleine d’une empathie qui n’atténue jamais la violence tragique du propos restitue toute la force émotionnelle et la beauté d’Accattone.

Accattone,  du 14 au 23 août 2015 à la Kohlenmischhalle Zeche Lohberg de Dinslaken dans le cadre de la RuhrTriennale (Allemagne) et du 16 au 20 septembre 2015 à l’Houtimport Lemahieu à Gand (Belgique).

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[Interview] Christophe Ali, « La Volante »
Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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