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Retour sur la Loi des prodiges avec François de Brauer : « Un monde sans art est un monde mort »

Retour sur la Loi des prodiges avec François de Brauer : « Un monde sans art est un monde mort »

30 avril 2018 | PAR Aurore Garot

Ecrit, mis en scène et joué par François de Brauer, La Loi des prodigesraconte le destin de Rémi Goutard, un député devenu célèbre pour sa réforme drastique annihilant l’art et ses créateurs…Un seul en scène burlesque à souhait révélant un comédien prodigieux qui n’incarne pas moins d’une vingtaine de personnages dans sa pièce… Toute la culture est parti à sa rencontre pour discuter de sa première création théâtrale et de sa vision de l’art !

Comment s’est construit La Loi des Prodiges ?
Pendant plusieurs mois, j’improvisais des situations et des personnages devant une caméra, sans structure ni histoire préétablie, comme lors que je faisais des matchs d’improvisation. Jouer avant d’écrire me permettait de créer de la matière improvisée fantasmagorique qui me servirait de base. Ce n’est qu’ensuite, que j’ai commencé à structurer et à trouver le fil rouge de mon histoire à savoir la vie de ce Rémi Goutard, avec  l’aide de Louis Arène, anciennement sociétaire de la Comédie-Française et de l’actrice Joséphine Serr. Je visionnais mes improvisations avec un regard de metteur en scène qui souhaitait se réapproprier l’œuvre de quelqu’un d’autre, c’était un travail très schizophrénique ! Après ma première représentation en 2014 lors du Off d’Avignon, je n’ai que très peu modifié le texte, nous avons surtout retravaillé la mise en scène.

Vingt personnages, trois chaises, plusieurs situations dans des lieux et temporalités différents et un seul comédien sur scène qui joue tout ce petit monde… C’était un pari risqué !

Dans la séquence finale de la pièce, Rémi rêve qu’il est un dictateur dans un monde futuriste dépouillé d’art et d’artistes. En faisant quelques bruitages qui donnent l’illusion d’un monde de très hautes technologies et en explicitant quelques détails du décor à travers les répliques des personnages, les spectateurs ont réussi à imaginer des décors totalement délirants, alors qu’au final, c’est vrai, ils sont dans une salle avec seulement un acteur et trois chaises ! C’est tout un travail de manipulation de l’imaginaire, qui servait à la fois à les orienter mais en les laissant vagabonder en toute liberté dans leur propre vision de cette petite société qui leur était présentée sur scène. D’où l’idée d’un plateau nu qui leur permet d’imaginer les situations et les personnages à partir de leur ton, caractère et gestuel ainsi qu’avec quelques informations disséminées dans les répliques. Contrairement au cinéma où l’on impose les images au public, le théâtre permet à chacun de créer son propre décor à partir de ses références personnelles du réel. Mais effectivement tout au long de la création du spectacle, je me demandais pour chaque partie, si c’était clair, si on arrivait facilement à s’imaginer les lieux et les personnages…Si la magie opérait !

Qui est donc ce Rémi Goutard, héros ou plutôt anti-héros de votre histoire ?
Il est né d’une improvisation d’un autre spectacle qui n’a finalement pas été utilisée. Il me faisait beaucoup rire car je l’avais créé avec un ami avec un point de vue extrêmement dur et austère et en même temps il dégageait une certaine bonhomie avec son zozotement. Quand j’ai choisi d’orienter l’histoire sur la question de l’ « utilité » de l’art, je me suis inspiré d’un essai trouvé dans une brocante, Contre l’art et les artistes de Jean Gimpel, pour faire le portrait psychologique de Rémi. L’auteur raconte qu’il a baigné dans l’univers de l’art avec sa famille galeriste. Comme mon personnage, il étudiait l’histoire et vouait une haine profonde envers les artistes. Un sacré traumatisé qui a beaucoup inspiré mon personnage lui-même frustré à cause de son père schizophrène et scénariste raté, mais aussi à cause des rencontres qu’il fait tout au long de sa vie : le plasticien vaniteux Régis Duflou qu’il rencontre enfant, son amie complètement fanatique de l’art contemporain quand il est à la fac et un clown-SDF.

La loi des Prodiges se construit cependant autour de son point de vue sur l’art et les artistes…
J’ai eu très peur qu’on me traite de réactionnaire avec ce personnage et en même temps je refusais catégoriquement de faire du manichéisme c’est à dire faire une opposition stricte entre des méchants et des gentils. J’ai donc poussé le personnage dans une pensée la plus extrême, jusqu’à le rendre absurde mais en même temps, on peut avoir de l’empathie pour lui, car en face, je lui ai créer un personnage qu’il lui est extrêmement opposé, un plasticien, symbole de l’art contemporain, vaniteux, détestable, qui est dans la commercialisation pure et simple de ses création, une imposture militante qui retourne sa veste quand ça l’arrange. Ce personnage a d’ailleurs parfois fait grincer les dents chez les professionnels de l’art !

Il y a-t-il une part de vérité dans ce que dit Rémi ?
Il y a une partie de sa sensibilité et de sa névrose que je partage. Devant une œuvre totalement abstraite, j’ai parfois le réflexe de chercher le rationnel, sa signification alors qu’il n’y en a pas. Devant certaines œuvres, il faut juste avoir un rapport sensible, avec les formes ou les couleurs ou même son rapport à l’espace. Quand je lisais Rimbaud, je ne comprenais rien, mais j’avais plaisir à le lire car c’était l’agencement  des mots ou même la mélodie des phrases qui me plaisait. Rémi est totalement hermétique et austère à ça: quand il est au musée d’art contemporain, avec son amie qui le pousse à extérioriser ce qu’il ressent devant une toile montrant un pot de yaourt, il dit que ça l’énerve. Et pour son amie, cela la conforte dans l’idée que l’œuvre est incroyable car elle produit des émotions… C’est un peu le « bavardage » sans fond, la « masturbation intellectuelle » que l’on retrouve parfois chez des artistes et qui est mis en avant à travers son amie et le plasticien dans la pièce. Molière lui-même aimait à se moquer de son misanthrope et de ses poèmes foireux !

Qu’est ce que vous apporte l’art en tant qu’artiste et spectateur ? Qu’est ce qu’elle produit d’ « utile » selon vous ?

Le terme « productif » est trop « Goutard » pour parler d’art. Si ta pièce est pensée comme une machine à laver ou une voiture que tu dois vendre, ça ne marchera pas car il ne s’agit pas d’un «produit ».

En tant qu’auteur, metteur en scène et comédien, cette pièce m’a refait découvrir la raison, aussi simple soit-elle, qui m’a poussé à faire du théâtre. Elle se résume à la phrase que Rémi lit du carnet de son père : «inventer tout simplement, au nom de l’étonnement qui est la condition de la rencontre ». Je veux créer la surprise mais qui elle-même créé la rencontre, avec l’autre mais aussi avec soi-même. Il y en a qui veulent révolutionner l’art. Moi je veux juste émouvoir, inspirer, questionner, faire rire… C’est une nécessité cathartique, libérer ses propres inquiétudes et émotions dans un univers que l’on invente et qui fait aussi écho chez l’autre.

En tant que spectateur, voir en face de soi, quelqu’un qui trouve les mots décrivant des sentiments que l’on connaît pertinemment en terme de sensation mais que qu’on a jamais réussi à exprimer ou à nommer… cela les rend légitime et nous fait sentir moins seul et compris. Le théâtre m’a aussi ouvert au plaisir de la connaissance et au plaisir d’apprendre que je n’ai pas trouvé dans le parcours scolaire.

Une société sans art est selon-vous despotique ?
Un monde sans art est impensable pour moi car c’est un monde mort.

BONUS : Quelle a été votre inspiration première ?
Philippe Caubère qui joue seul sur scène, un tas de personnages qui racontent sa propre vie. Quand j’ai commencé à improviser, je me suis rendu compte que je le faisais à la Caubère, or je ne voulais pas d’une construction autobiographique mais bien fictionnelle ! Il a aussi été pour moi, l’utilisateur de la technique cinématographique au théâtre. Il faisait confiance à la capacité des spectateurs à se faire leur propre film à partir des quelques éléments qu’il donnait sur scène. En écrivant La Loi des Prodiges, je me suis dit qu’il fallait que je présente ça comme un film, en passant d’un endroit à un autre, d’un personnage à un autre, en laissant le spectateur faire lui-même les champs, contre-champs… dans sa tête. Au final, personne ne voit exactement le même spectacle car une grande partie ressort de l’imagination de chacun.

Visuel : ©Victor Tonelli

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Aurore Garot

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