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Repenser l’écosystème culturel avec les paniers artistiques et solidaires

Repenser l’écosystème culturel avec les paniers artistiques et solidaires

03 mai 2022 | PAR Lison Rabot

Déterminée à soutenir la création artistique lors du confinement, l’association nantaise « Ouvrir l’Horizon, les paniers artistiques et solidaires » a vu le jour en 2020 dans l’objectif de salarier et protéger des artistes et des technicien.ne.s, tout en proposant du spectacle vivant à la population. Soutenue par le Ministère de la Culture et désormais par les six départements dans lesquels il s’implante, « Ouvrir l’Horizon » poursuit sa grande aventure solidaire et revient cette année pour une troisième édition. Bruno Bonté et Guillaume Pailles, coordinateurs de l’association, nous ont accordé une interview afin de parler de ce grand laboratoire artistique.

 

Le principe

Deux à trois artistes interprètes n’ayant jamais collaboré sont réunis pendant cinq jours pour créer « une forme courte inédite » jaillissant de leur imaginaire et de leur capacité de création dans des lieux et poursuivent avec cinq jours de représentations. Il peuvent être accompagnés d’un technicien, d’un chargé de production, d’une compagnie coproductrice et d’un artiste non interprète, afin de constituer des groupes autonomes qui se produiront désormais dans les Pays de la Loire, en Loire Atlantique, en Maine et Loire, Mayenne, en Sarthe et en Vendée. Suivant le modèle de l’AMAP, ces créations artistiques surprises sont proposées aux accueillants (associations, structures culturelles, agricoles, médico-sociale, établissement scolaire…) sous la forme de paniers, allant de 5 à 15 représentations. Ce dispositif invite à une nouvelle façon de construire des réseaux, de tisser du lien pour les artisans du spectacle, ce quelque soit leur place dans l’arbre de la culture et inventer de nouvelles formes artistiques pour continuer à fédérer de nouveaux publics.  

 

© Hans Lucas & Jeremy Lusseau

 

Comment s’est développée l’association « Ouvrir l’horizon » ?  

B : Grâce à un collectif d’artistes motivé à soutenir la production artistique et à proposer des solutions pour innover dans l’éco-système culturel. La première année, nous n’étions pas en association, nous avons ensuite interpellé Pick up production, qui s’occupe du développement du hip hop sur la région nantaise et c’est grâce à leur soutien que nous avons réussi à sortir les premiers salaires. Ils se sont portés caution, se sont sentis solidaires avec notre projet et nous ont permis d’élargir rapidement notre réseau au niveau national avec six régions qui sont allées chercher les subventions cette année, en prenant les régions des Pays de la Loire comme exemple. Les DRAC n’arrivaient pas forcement à favoriser l’émergence culturelle, notamment à cause de la lourdeur administrative des projets interdisciplinaires, et dans notre projet qui incarne le spontané et l’individu, ils ont pu trouvé un levier qui leur permettent de revendiquer cet aspect. 

G : C’est un dispositif véritablement coopératif et collaboratif qui fonctionne sur le modèle du circuit court, autour du label écologique, en faisant travailler des gens du territoire accueillant et en proposant des paniers tournants qui reflètent cette idée.  Le premier panier, qui a débuté le 28 avril, se produit dans cinq départements, il est comme l’ambassadeur de cet Acte III et symbolique de notre volonté de faire voyager les créations, imposer les rencontres et revendiquer l’économie circulaire. Avant, il était question du monde d’hier et du monde de demain, aujourd’hui nous retrouvons le monde d’avant hier plutôt. Nous ne cherchons pas à renverser la table, mais incitons la société et le monde culturel à se poser des questions. 

Votre association « Ouvrir L’horizon, Paniers artistiques » a été pensée en 2020 en réponse à l’urgence de la crise sanitaire, comment est pensée cette troisième édition ?

B : En effet, la crise du covid-19 et la fermeture des salles sont le véritable moteur du dispositif « Ouvrir l’horizon, les paniers artistiques », mais après de nombreux entretiens avec la DRAC, nous nous sommes rendus compte que le dispositif avait encore toute sa raison d’être aujourd’hui. Non plus en réponse directe à la situation sanitaire mais plutôt pour accompagner la crise sociale que traverse le milieu culturel. Beaucoup d’artisans du spectacle sortent d’écoles sans compagnie et peinent à entrer dans le métier, et d’autres n’arrivent plus à retrouver leur statut en raison d’un manque d’heures. Nous ne voulons pas que ces jeunes talents abandonnent ni que la société perdent l’expertise des artistes expérimentés et notre dispositif propose un service pour ces individus. Il veut être d’une part ce filet de protection salariale pour les professionnels du spectacle, qui assure 100h de travail rémunéré pour les artistes, 72h pour les techniciens et 48 pour une chaîne de production. Et d’autre part une expérience de rencontres, vécue comme une bulle d’oxygène pour les plus anciens et une entrée en matière pour les artistes émergents.

G : D’autant plus que dans le milieu du spectacle vivant, les artistes sont assez isolés et les projets qui font collaborer les circassiens, les danseurs, les théâtreux sont rares à cause de leur lourdeur administrative. Notre dispositif revendique une certaine souplesse qui met les artistes en lien direct lors de réunions, les « artist dating », dont le premier qui a eu lieu le 29 mars regroupait environ 70 professionnels. Et c’est aujourd’hui sur cet axe de rencontre et de projets transversaux que nous revendiquons une certaine légitimité dans le paysage culturel. Sur cette troisième édition, nous travaillons à une réelle pérennisation du projet, pour qu’aux différentes échelles des différentes régions en France, tous puissent profiter de ce même dispositif qui était utile en son temps chez nous dans les Pays de la Loire, qui l’est toujours aujourd’hui et qui, nous en sommes sûrs, est utile ailleurs quand nous savons qu’environ 9% de la population a accès à la programmation culturelle et artistique. 

Les années précédentes les spectacles se devaient d’être : des performances interdisciplinaires, dans un format court et une pratique « tout terrain », tenez-vous à conserver ce format créatif la crise sanitaire désormais révolue ?

B : A l’intérieur ou à l’extérieur, la consigne reste la même oui, bien que nous n’ayons plus la pression de la salle. Nous souhaitons éviter le côté classique du plateau et revendiquer plutôt des propositions artistiques, des « hors d’oeuvres », de 30 minutes qui permettent la rencontre, l’échange, l’expérimentation artistique, car on ne crée pas un « spectacle » en 5 jours de répétition. Ce qui n’empêche évidement pas à la proposition d’évoluer et aux artistes de grossir une équipe artistique qui se développera hors du cadre d' »Ouvrir l’Horizon ».

G : Ce format interdisciplinaire et court nous permet aussi d’intégrer plus d’individus dans le dispositif, et de fait, agrandir le champ des possibles. C’est aussi un défi qui met à l’épreuve les professionnels du spectacle, puisque les écritures se font individuellement, chacun part avec note d’envie personnelle, puis ils collaborent durant environ 40 heures, pour imaginer une performance commune. 

Votre dispositif est inspiré du modèle de l’AMAP, ni l’identité des artistes ni le sujet du spectacle ne sont révélés, comment sont reçus ces paniers « surprises » par les lieux accueillants ?  

G : Au départ c’était un peu ambigu car il y avait telle attente de retrouver du spectacle vivant et que le public reprenne ses habitudes pour la fréquentation des lieux, qu’une proposition de cette ordre là étaient grandement appréciée. Mais face à cette « surprise », la direction de certains théâtres exprimaient une vraie peur, sous prétexte qu’ils avaient des exigences pour « leur public ». Nous avons dû travailler notre discours pédagogique en direction des accueillants afin de leur faire comprendre que nous intervenons en complémentarité  avec leur programmation et réfléchissons toujours à des propositions qui coïncident plus ou moins avec les publics attendus. Parfois, nous donnons des dominantes, notamment sur la forme, pour préparer les plateaux. Mais rien est systématique, et tout dépend de l’accueillant, certains jouent vraiment le jeu de la surprise totale, comme la salle nationale du Mans par exemple et bien d’autres.

B : Nous avons beaucoup travaillé au défrichage de nouveaux accueillants, de nouveaux lieux de représentations parce que les opérateurs classiques revendiquent très souvent cette notion d’expertise mais aussi et surtout pour faire intervenir la culture là où elle ne parvient pas en règle générale. 

Vous n’imposez aucune direction artistique mais en 2020 le thème de l’isolement était prédominant et pour cause, le covid-19. Puisque les propositions artistiques des paniers sont spécialement créées pour l’occasion, sentez-vous émerger une nouvelle tendance thématique cette année ?

B : En effet, la première année la question de l’empêchement était beaucoup traitée, et l’an dernier ce fût plutôt les questions d’égalité homme-femme. Le dispositif est pensé comme un grand laboratoire d’idées, d’idées artistiques, et se voit naturellement teinté des enjeux actuels de nos sociétés .Et puisque les groupes ont seulement 5 jours pour créer, l’actualité, la politique est un sujet qui rassemble et qui sera sûrement interroger. On revient d’une certaine manière aux sources du théâtre et du spectacle vivant, qui interpelle le public sur des sujets qui le touche tous les jours, ici hors des lieux traditionnels comme les EPHAD, des lieux d’AMAP, des cours d’écoles.

B : Il y a une donnée nouvelle à ce sujet cette année d’ailleurs. Au fil des deux saisons précédentes, nous avons fait face à deux cas de figure : certains artistes nous remerciaient d’être une plateforme aussi libre et participative et d’autres étaient un peu perdus face à justement, tant de liberté. Nous nous sommes donc autorisés à évoquer ce que l’on appelle « la figure imposée », qui s’applique si l’équipe le souhaite, et propose une esthétique dominante liée à une discipline, un sujet, un public en particuliers, pour guider les éventuels groupes en difficulté. 

Depuis 2021, le dispositif accentue son soutien envers les corps de métiers du secteur artistique en incluant notamment des artistes non interprètes. Qu’est ce que c’est être « artiste accompagnant » dans votre dispositif ?

G : Il y a beaucoup d’autres types de métiers que les artistes à proprement parler qui interviennent dans le spectacle vivant mais qui ne font pas parti du régime assurantiel de l’intermittence, comme les auteurs, scénographes, vidéastes, plasticiens, chorégraphes, costumiers… Dans le dispositif « Ouvrir l’horizon », nous les rémunérons à un volume équivalent à 50h, et ils répartissent eux mêmes leurs interventions. En général les artistes accompagnants interviennent au moment de la production mais peuvent aussi  être présents au moment de la diffusion, dans le cas des metteurs en scène par exemple. Ce qui constitue des équipes de 5 professionnels lors de spectacle en duo et de 6 professionnels lors de spectacle en trio.

B : La première année, comme il y avait cette notion urgence nous sommes allés au plus court pour faire travailler les artistes. C’est au printemps dernier, lors des premières occupations de lieux culturelles, notamment l’Opéra Gralin de Nantes, que des artistes indépendants, accompagnants sont venus nous trouver en nous exprimant leurs difficultés. Nous avons donc pris l’initiative de les intégrer en 2021 et espérons le faire encore plus cette année.

En quoi consiste les temps forts « Suivez la ligne d’horizon »? 

G : Pour le titre « Suivez la ligne d’horizon », nous nous sommes inspirés du Voyage à Nantes, mais aussi de la ligne verte qui amène  à vélo vers des lieux patrimoniaux ou d’oeuvres d’artistes plasticiens. Nous avons dupliqué ce principe en ajoutant l’aspect spectacle vivant et le débat, pour peser et amener un temps forts qui agglomère toutes les forces et tous les intervenants qui ont participé sur l’édition dernière. 

 

Informations : 

Bilan 2021 : 25 000 heures de travail, 42 paniers produits  (210 représentations) et 222 salariés sur 559 inscrits (40%) sur un budget global de 670 000 euros avec autant d’hommes que de femmes. 

Le prochain « artiste dating » aura lieu le mardi 10 mai à la Volière à Saint Nazaire et d’ici là, tous les mardis après midi, une permanence est organisée au Tas de Sable à Nantes où les professionnels du spectacle vivant qui souhaitent constituer des groupes sont les bienvenus pour se mettre en lien avec d’autres professionnels.

Deux contacts : pour les artistes : 07 65 88 86 68 et pour les « accueillants » : 07 65 88 65 09

Retrouvez l’agenda des Paniers artistiques ici

Pour participer au projet, c’est ici.

 

Visuels : © Chrystelle Gauthier, Portrait de Bruno Bonté et Guillaume Mailles

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