Performance

Seul en scène, une variation multiple

Seul en scène, une variation multiple

14 février 2018 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Depuis que le monde est le monde et le théâtre est théâtre, les comédiens et les comédiennes se prêtent volontiers à l’exercice du seul en scène ? Ego trip ?

Un exercice économiquement rentable ?

Claire Rousier est la directrice adjointe de CNDC d’Angers. Elle programme au Quai un festival, Solo, qui parle de son nom. Nous lui avons demandé quelle était sa motivation à faire vivre ce festival.  « Parce que selon nous ce festival propose d’approcher au plus prêt la démarche de création. La plupart des œuvres programmées sont à la fois créées et interprétées par le chorégraphe lui-même. Il s’agit alors pour lui d’être à la fois singulier et universel et cet exercice de soi à soi le pousse hors de lui et des frontières communément admises. L’idée de ce festival fait son chemin, la presse a relayé l’évènement notamment à l’échelle nationale et les publics angevins prennent peu à peu le chemin vers cette forme chorégraphique si particulière. Certains cumulent les entrées et se réjouissent d’être plongés dans des univers si contrastés. Des soli fascinent, d’autres rebutent selon les sensibilités. Cela crée des débats parfois enflammés. Un festival, c’est aussi cela. La diversité affirmée et revendiquée est un choix du CNDC ! »

L’affaire n’est pas (seulement) économique.

Schizophrénie assumée

Etre plusieurs en restant un, c’est un exercice classique. Si on doit citer un seul exemple, on ira le chercher dans le dernier Festival d’Automne où Joris Lacoste présentait une version solo et jeune public de Parlement. Ce seul en scène où officiait Emmanuelle Lafon était un zapping dont l’enchaînement n’était pas thématique mais sonore. Cela s’appelle une anadiplose. Vous savez, comme dans : Trois petits chats/ Chapeau de paille …. Et bien là c’est pareil, mais avec des sons piochés dans l’Encyclopédie de la Parole, ce projet dingue qui collecte tous les sons dans toutes leurs diversités de tessitures, de tics et d’accents. A l’occasion de Blablabla, Lacoste et Lafon sont allés plus loin et sont partis à la recherche de nouveaux sons. De quoi alors est constitué l’univers sonore d’un enfant de 8 ans ? Seule en scène, look d’ado des années 90, Armelle Dousset répond à sa façon. Elle pianote sur un Ipad, écouteurs vissés sur les oreilles. Ce n’est pas de la musique qu’elle écoute mais l’univers d’un enfant en 2017. Tout y passe : La reine des neiges, Dark Vador, les discours d’Emmanuel Macron, l’annonce du TGV et celle de la RATP, le bulletin météo, le rap français, Buzz l’Eclair… Le propos est un zapping et le solo devient multiple. Elle prend les voix et les attitudes de tout ce qui compose son corpus. La performance est ici totale.

Un récit autobiographique.

Un seul en scène à une seule voix, même imaginaire, cela aussi est un classique. Au off d’Avignon, cet été Est-ce qu’un cri de lapin qui se perd dans la nuit peut encore effrayer une carotte?, écrite par le Montpellierien Antoine WELLENS offrait à Virgile Simon un seul en scène pour schizophrène. Homme-Lapin ou Lapin-Homme. Le lapin en question raconte comment il a causé un accident de voiture, et la culpabilité qui en suit. On reste dans le huis clos de cette route même si des personnages sont convoqués, la voix du comédien ne bouge pas. Pour Pauline Bayle dans Clouée au sol, rien ne bouge, même pas ses pieds. Elle raconte la vie d’une pilote de chasse qui tombe enceinte et qui du coup est interdite de vol. Le solo devient là une plongée narcissique dans un personnage comme dans un conte.

Faux solo

Programmé dans le cadre du festival (et concours !) Impatience, Saison 1 de Florence Minder venait délicieusement questionner notre rapport à l’addiction fictionnelle dans un faux seul en scène, car, bien tard, dans la pièce, elle sera rejointe par le danseur Pascal Merighi et la comédienne Sophie Sénécaut. Pendant les deux tiers du spectacles elle nous raconte une fiction glauque où prise d’otage, viol et meurtre se déroulent dans la junte. Elle campe tous les personnages grâce à des changements de voix brutaux, ses attitudes évoluant à la façon d’une schizophrène la rende aimantée. Au point qu’en repensant au spectacle on ne se souvienne que d’elle.

Et Miss Knife alors ? Elle qui commence à faire ses adieux, elle qui est l’avatar travesti d’Olivier Py, elle qui est si mélancolique ? Est-elle seule en scène alors qu’elle est toujours accompagnée de musiciens ? En fait oui, on peut être seul à plusieurs et le personnage désemparé a laissé tout son désir dans les sanisettes de la Gare de l’Est en 1990.

Alors, le vrai seul en scène existe-il ? Quand derrière se trouve une régie son, une régie lumière et toute l’administration d’un théâtre ? C’est bien une posture, souvent élégante, pas forcément égoïste, souvent généreuse. Un seul en scène ne se fait pas sans public. Alors, on est mieux tous ensemble non ?

Visuel : DR

 

Aymane Serhani: l’ego-trip sur scène
Le bouquet de fleurs
Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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