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« Requiem pour L. » : les milles voix du deuil par Cassol et Platel émerveillent le Festival de Marseille

« Requiem pour L. » : les milles voix du deuil par Cassol et Platel émerveillent le Festival de Marseille

08 juillet 2018 | PAR Yaël Hirsch

Après Coup fatal, le duo Cassol/Platel revient au Festival de Marseille avec la première en France d’une pièce puissante créée au Berliner Festspiele. Cette revisitation époustouflante du Requiem de Mozart par quatorze musiciens nous a éblouis.

[rating =5]

A noter : Requiem pour L sera repris le 29 septembre 2018 à l’Opéra de Limoges dans le Cadre des Francophonies en Limousin avant d’arriver à Chaillot du 22 au 24 novembre 2018.

Le Silo est presque plein pour cette deuxième représentation de Requiem pour L., au Festival de Marseille. Ecran blanc et sol noir jonché de colonnes carrées, la scénographie fait penser au Monument du souvenir à Berlin. Avec des pierres blanches et noires sur certaines colonnes, comme sur des tombes. En arrière-fond, une vidéo en noir et blanc montre en direct l’agonie puis la mort d’une femme, entourée de sa famille et ses proches. La musique accompagne ses derniers instants, tout le long.

Tout commence par l’accordéon (Joao Barradas) et dès les premières notes humaines qui retentissent par la voix solennelle et puissante de Nobulumko Mngxekeza, l’on reconnaît le début de l’œuvre de Mozart. Reposer en paix ? Le peut-on quand on laisse des gens derrière soi ? Et comment ces proches acceptent-ils la séparation et par là-même l’idée de leur propre mort? Il y a beaucoup de douceur dans ce premier chant du requiem. Très vite les rythmes s’emballent pour devenir plus insulaires. On berce la douleur, ce qui n’empêche pas de négocier : le long Dies irae passe par toutes les couleurs du jazz, du baroque, de la mélopée et change de rythme pour laisser place à la négociation.

Fusion chamanique

A travers les quatorze musiciens et chanteurs mis en mouvement par Alain Platel, la mort danse avec les corps, qui font cause commune, qui se détachent, qui implorent les mains au ciel et qui s’allongent même sur les colonnes. Les musiciens dansent en retour avec la mort et ils lui parlent non pas comme à un juge, mais comme à quelque chose de déjà là, présent, familier, dans le rythme. Ils chantent avec les voix mais aussi avec leurs corps, tapant sur leurs torses, battant leurs cuisses. À temps, Thanatos prend entièrement possession de ces corps dans une fusion chamanique.

Mais aussi haché soit le souffle dans le Miserere, la vie l’emporte toujours. La plus belle chorégraphie est assise, les torses et les mains suivant la montée de l’âme après la mort de la femme qui nous a regardés et que nous avons vue agoniser tout au long de cette longue cérémonie de séparation. Lacrimosa, Kyrie Eleison, l’apaisement arrive après la tristesse…

Voix magnifiques, rythme, souffle et corps aux prises avec aussi bien l’essence de la vie que celle de la mort, références nombreuses, ce spectacle où Mozart a capella rencontre à la fois le jazz, l’Afrique, la Polynésie et le gospel, tisse un morceau d’humanité nue. En se métissant, les chants et les danses qui encadrent le deuil ouvrent vers quelque chose de dur, de cruel mais aussi d’essentiel et de pur, qui ravit le public. On aimerait danser avec eux et s’exposer nous aussi à la perte, à la mort pour être plus vivants. Emportée au-delà d’elle même, l’audience du Festival de Marseille a applaudit debout pendant dix minutes.

Visuel : YH

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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