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Pour les Journées du Patrimoine, l’Abbaye de Royaumont est « en mouvement » [LIVE-REPORT]

Pour les Journées du Patrimoine, l’Abbaye de Royaumont est « en mouvement » [LIVE-REPORT]

17 septembre 2017 | PAR Yaël Hirsch

Alors que l’abbaye cistercienne propose, tout le week-end des Journées européennes du patrimoine, une série d’expériences de danse contemporaine qui met ses visiteurs « en mouvement », Toute La Culture a pu voir et vivre quatre de ces chorégraphies dans divers espaces de Royaumont. Une expérience puissante, relevée par un soleil d’automne poétique.

C’est vers midi que nous sommes arrivés dans l’enceinte impressionnante de l’Abbaye de Royaumont. Bâtisse cistercienne du XIIIe siècle que Saint-Louis a transformée en nécropole des enfants royaux morts en bas âge, Royaumont prend de plein fouet la guerre de Cent Ans. Au XVIIe, elle est victime d’un incendie ravageur et se trouve reconstruite rapidement avant que la Révolution française ne chasse les moines et s’approprie bâtisse et collections. Usine textile au début du XIXe siècle puis lieu de villégiature des intellectuels parisiens (Constant, Sue..) une fois rachetée par Joseph van der Mersch, elle doit son visage actuel à la famille Goüin, des industriels du rail qui s’y installent, reconstruisent le bâtiment principal et créent une fondation en 1958.

Avec un fonds de livre important (22 000 volumes) et une bibliothèque musicale composée de manuscrits et imprimés d’environ 1 300 titres allant du XVe au XXe siècle réunie par le pianiste François Lang (1908-1944), Royaumont est riche d’histoire et de savoir. C’est aussi un lieu parfaitement organisé pour les colloques, les séminaires, les mariages et les concerts.

Au cœur de son célèbre festival (cette année du 2 septembre au 8 octobre), le week-end des Journées du patrimoine, les 16 et 17 septembre, est dédié à mettre « L’Abbaye en mouvement » avec plusieurs chorégraphies prévues, dont certaines imaginées par des résidents de Royaumont. Lorsque nous sommes arrivés par la gare de Viarmes en ligne H puis en voiture (des navettes étaient prévues), c’est un beau soleil déjà automnal qui nous a accueillis sur les jardins à la Française de l’Abbaye.

Dans la pelouse, devant le bâtiment, le collectif La Tierce et ses trois interprètes, Sonia Garcia, Séverine Lefèbre et Charles Pietri nous ont proposé une composition de corps au rythme de la voix de Marguerite Duras : INAUGURAL, forme courte (2016). Jouant de la géométrie de l’espace avec en fond sonore le court-métrage Les Mains négatives (que Duras a illustré par un travelling parisien au petit matin dans le film de 1978), les corps des danseurs négocient entre le vertical et l’horizontal en vidant peu à peu une grande scène plate et sombre de barres en bois naturel et bleu Klein et de plots tout aussi bleus. Eux sont en gris et beige, sobres, les corps anglés comme des outils pour vider l’espace. Quand la voix de Duras se tait, la performance continue dans un silence doux et concentré. La scène se vide, les danseurs sortent aussi dans le décor en traversant le public. Tout s’est dit et tout a été déplié, il ne reste plus au public qu’à rêver aux promeneurs des siècles passés.

Après avoir mangé un saumon en papillote à la cafétéria et étudié les plantes du jardin dit « des neuf carrés » moyenâgeuses de l’abbaye, nous avons pris place au réfectoire des convers dans une odeur encore chaude de cuisine pour suivre le Kromos/spin-off (2017) de Julien Andujar et Audrey Bodiguel, accompagnés par le son expérimental de Mathias Delplanque. Dans une blouse blanche, ce dernier prend place dans une aile en hauteur, tandis que de face avec un public parfois très jeune, les deux danseurs acceptent avec nous et pour nous la mission Mars One. Habille en hôtesse de l’air, Audrey Bodiguel joue entre réalité et fiction avant de s’élancer et de danser, tandis que Julien Andujar est habillé pour les grandes manœuvres et joue avec les petits et grands reflets des nouvelles technologies pour trouver son centre de gravité. Danse ou téléréalité ? Performance ou virtualité Youtube ? La question de notre société du spectacle est posée avec une bonhomie accessible à tous.

Transformer l’arithmétique en rythmique

Alors que les tours guidés de l’abbaye se suivent de près avec l’affluence des Journées du patrimoine, encore un grand tour avec les cygnes du jardin, un passage à la librairie bien garnie et nous sommes prêts à monter dans les grands combles pour une expérience du troisième type. Avec « +-/,1=;X% » (prononcez « plus minus slash ») Jerzy Bielski, Sandra Abouav et Sabine Rivière nous mettent en situation post-capitaliste. Jouant avec les mots, les sons, les corps (et la musique excellente de Stopcontact), ils nous asseyent à une table de réunion très productive où l’on doit exprimer nos désirs de succès et signer une convention aussi limpide que le titre de la pièce. Commençant dès avant la performance, transformant l’arithmétique en rythmique, et dégageant une folle énergie de messe noire de l’argent, ils nous entraînent en mouvement dans une réflexion décalée sur nos objectifs de performance. Jouissif, brillant et généreux.

Enfin, alors que nous avons dû partir avant de suivre la déambulation Hydre prévue par Yuval Pick dans l’abbaye pendant une heure et demie à 19 h 30, notre dernier spectacle de la journée Royaumont était plus « classique » et recueilli. Ayant enlevé tous les « be » de son titre Yond. Side. Fore. Hind (2015), Harris Gkekas fait tomber la peau du couple comme une mue. Présentée avec Vera Gorbatcheva dans le réfectoire des moines, cette pièce commence par lier les deux interprètes (avec des percussions ontologiques signées Gkekas) avant de les libérer, semble-t-il, au son des Pink Floyd et des Joy Division. On sent le mythe affleurer, l’exil, la peur et la migration. On parle de Bible comme d’abandon, dans cette oeuvre qui peine à renouveler la grammaire des corps pour parvenir à son très ambitieux objectif de repenser le couple à l’aune du mouvement. de la beauté, donc. Mais on attendait peut-être plus de cette dernière expérience de « L’Abbaye en mouvement ».

L’abbaye est encore en mouvement tout ce dimanche 17 septembre et nous envions les heureux visiteurs qui verront ou reverrons les pièces découvertes hier, ainsi qu’un autre duo de Harris Gkekas, VWA (2016).

Visuels : YH

Agatha de Duras sans amour
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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : yael@toutelaculture.com

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