Performance

Mano Rana, spectacle poétique à la Ménagerie de verre

Mano Rana, spectacle poétique à la Ménagerie de verre

25 mars 2019 | PAR Bénédicte Gattère

C’est un spectacle drôle et décalé que nous ont donné à voir et à entendre Valérie Mréjen et Dominique Gilliot, artiste associée à la Ménagerie de verre 2019. Avec Mano Rana, – le titre s’inspire d’un jeu de cartes à jouer mexicaines –, elles explorent le langage des formes avec humour et sensibilité.

Entre théâtre d’objets et mise en abyme du monde de l’art contemporain, Valérie Mréjen et Dominique Gilliot parviennent à composer un spectacle inédit, particulièrement drôle. « Mano Rana », littéralement « Main Grenouille » en espagnol, correspond à un titre qui a émergé au moment des séances de  travail entre les deux artistes. Assemblage de mots fruit du hasard, dérivé de l’un des jeux de la petite Adèle, la fille de Valérie Mréjen, il reflète l’esprit de ce spectacle. Dérivation à partir de formes géométriques classiques jusqu’aux récits loufoques tirés d’annonces du site Leboncoin, il nous amène avec légèreté à s’interroger sur ce qui fait signe, sur ce qui fait sens.

Le caractère primesautier de Mano Rana n’enlève rien à la profondeur des réflexions soulevées. Et si Leboncoin est en effet « une source inépuisable d’inspiration de poésie de l’ordinaire », les narrations singulières que Valérie Mréjen en tire émeuvent. Quid de ce garçon collectionneur d’objets en porcelaine recouverts de décoratives « dégoulinures » ? Qu’en est-il de nos amours pour ces objets improbables, s’il ne sont pas adoubés par la norme du bon goût ? Dans tous les cas, ils peuvent en dire long sur nous. Ils renferment nos désirs et nos souvenirs. Ainsi, la broderie langagière autour d’une descente de lit aux motifs de cerfs, encadrée « à l’époque », – précisé dans l’annonce – restera un moment d’anthologie. Très drôle également, la description d’une porte de Ford Fiesta rouge, nous amène à réfléchir sur nos humanités parfois disloquées. Le duo puise dans un champ de références communes qui fait écho avec nos histoires propres. Depuis Eau sauvage (2004), qui a fait l’objet d’une mise en scène et de livres comme Forêt noire (2012) ou L’Agrume (2001), Valérie Mréjen, artiste pluridisciplinaire et écrivaine, développe une prose poétique singulière, centrée sur le quotidien et les petits riens. Ici, elle manie avec brio l’art du décalage, aidée par le côté pince-sans-rire, très anglais presque, de Dominique Gilliot.

Il y a un côté Pickwick 2.0 dans Mano Rana. L’objet, posé là devant soi sur des plateformes blanches légèrement surélevées ou bien vendu sur Internet, révèle l’absurde. Les installations de palmiers en plastique miniatures, autres jouets d’Adèle, sont autant de moqueries douces-amères de l’art contemporain, une certaine mise en abyme de la performance, de l’installation et de son monde. La dimension ludique du spectacle n’en évince pourtant pas la dimension purement littéraire, qui tranche avec les autres pièces du festival. La première séance de travail est d’ailleurs l’objet de toute la première partie du spectacle. Sa conception se déploie sous nos yeux. Sa préparation nous est dévoilée… Jusqu’à devenir l’objet même de ce dernier. La frontière entre le réel et la fiction se trouve de fait constamment mise en péril. Les deux artistes sur scène s’interpellent ainsi par leurs véritables prénoms, « Valérie » et « Dominique ». Nous ne savons plus très bien s’il s’agit d’une réflexion sur l’acte de création ou bien, purement et simplement, d’un jeu autour du Réel. L’objet, pris à revers de sa matérialité est toujours présenté à contre-courant des évidences. Tout se passe comme si le quotidien et ce qui nous entoure devait faire l’objet d’un doute proprement philosophique… Mais qui n’exclurait pas pour autant l’utilisation d’un humour salutaire face à l’absurdité du monde !

Dominique Gilliot nous avait déjà donné à voir sa silhouette dégingandée à la Ménagerie de Verre pour une performance de la Saint-Valentin décalée et également présenté un spectacle particulièrement réussi autour du lieu même de la Ménagerie. La participation de Valérie Mréjen à l’Étrange Cargo en 2018 atteste également de sa familiarité avec le lieu. Pour sa 22ème édition, le festival dédié à la performance les a toutes deux invitées à créer une pièce, et nous ne pouvons que nous en réjouir ! Le rendez-vous annuel a ses adeptes et ose ainsi laisser la place à des créations. L’événement a suffisamment gagné en légitimité dans le paysage culturel pour pouvoir se le permettre et ces choix de programmation, loin de perdre le public, s’avèrent particulièrement heureux.

 

L’Étrange Cargo 2019

Du 12 mars au 6 avril

Informations pratiques à retrouver ici.

 

Visuel : © 2019 Ménagerie de verre

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Bénédicte Gattère
Étudiante en histoire de l'art et en études de genre, j'ai pu rencontrer l'équipe de Toute la culture à la faveur d'un stage. L'esprit d'ouverture et la transdisciplinarité revendiquée de la ligne éditoriale ont fait que depuis, j'ai continué à écrire avec joie et enthousiasme dans les domaines variés de la danse, de la performance, du théâtre (des arts vivants en général) et des arts visuels (expositions ...) aussi bien que dans celui de la musique classique (musique baroque en particulier), bref tout ce qui me passionne !

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