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Avec « L’Après-midi d’un foehn », Phia Ménard met son art à portée des enfants sans bêtifier

Avec « L’Après-midi d’un foehn », Phia Ménard met son art à portée des enfants sans bêtifier

19 mars 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

L’après-midi d’un foehn est un spectacle beau et inclassable de Phia Ménard – Cie Non Nova, pensé pour pouvoir être vu par tous les publics, y compris les enfants. Ramassé, le spectacle n’en est pas moins chargé émotionnellement, et les propositions plastiques abondent. Une invocatrice hiératique, un peu sorcière, évolue au milieu de personnages qui s’envolent sur scène, portés par les courants d’air créés par des ventilateurs. Un ballet de figures, qui tournoient sur la musique de Claude Debussy. Captivant.

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Qu’on ne s’y trompe pas: ce n’est pas parce que L’après-midi d’un foehn a été conçu pour pouvoir être vu par un public enfant qu’il doit être boudé par des spectateurs plus âgés. Son propos est, certes, sans doute moins radical que celui de Vortex (notre critique), son frère à la beauté ombrageuse, mais il reste une oeuvre complète, belle, forte, qui ravira le spectateur de tout âge pourvu qu’il se laisse emporter par la poésie de la proposition.

Le titre de l’oeuvre révèle presque tout de ce qu’il faut en savoir, si on sait le décoder. Le foehn, c’est le nom d’un vent, de l’une de ces très nombreuses manifestations atmosphériques qui, parce qu’elles sont typiques d’une région, et qu’elles reviennent de façon cyclique, ont fini par être baptisées à force d’être familières. L’après-midi d’un faune, c’est le nom d’un poème de Mallarmé, dont Debussy s’inspira pour écrire Prélude à l’après-midi d’un faune, oeuvre symphonique délicate et entraînante. Aussi bien, c’est le nom d’un ballet de Vaslav Nijinski, inspiré des deux autres oeuvres. De fait, le vent constitue le matériau de base du spectacle proposé, rendu visible dans l’énergie qu’il communique à de petites figures de film plastique en les soulevant. Et la musique de Debussy constitue quant à elle la trame sonore de ce que l’on peut difficilement décrire autrement que comme un ballet aérien.

C’est donc le même dispositif que celui de Vortex qui est utilisé, mais avec une dramaturgie très différente, qui prouve la plasticité du dispositif scénique et de ce qu’il peut convoquer. Ici aussi, un unique personnage incarné par un humain, plus ou moins démiurge, plus ou moins invocateur, vient apporter une chair émouvante à ce qui ne serait sinon qu’une belle installation plastique. En même temps, ce personnage vêtu d’une grande cape qui peut être utilisée pour dévier le vent, et d’une sorte de paire de longs crochets qui lui permettent d’attraper les figures de plastique à distance, est l’habile manipulatrice qui guide les évolutions aériennes des marionnettes. Comme comédienne silencieuse et comme manipulatrice, Cécilé Briand est parfaite: une présence scénique imperturbable, une reine hautaine mais attentive, dont l’impassible tranquillité ne se trouble que dans la scène finale où un combat l’oppose à une multitude de figures sombres qui la submergent finalement.

Comme dans Vortex, les figures-personnages sont faites de sacs plastiques assemblés de façon à évoquer des formes anthropomorphes, Leurs évolutions sont tout aussi belles, alternant entre soli de danseur étoile et masse oppressante de formes grouillonnantes. Au passage, le talent de la manipulatrice et la sensibilité de la mise en scène font naître des images fugaces, pleines de poésie car éphémères et incertaines. Mais les enfants ne s’y trompent guère, et reconnaissent tout bien que la forme soit détournée – il n’y a qu’à entendre leurs rires moqueurs quand les deux figures en scène se retrouvent subitement enlacées à la faveur d’un courant d’air, pour s’assurer qu’il y ont reconnu sans peine la figure du baiser sinon de l’étreinte…

Les oeuvres de Debussy accompagnent avec bonheur cet enchantement visuel, en lui conférant une texture douce et romantique, avec des éclats épiques. Le relief ainsi conféré à ce qui se passe sur scène est admirablement en phase avec la dramaturgie. Ivan Roussel, qui a mis en forme ces oeuvres de Debussy pour les adapter au spectacle, a fait un travail d’orfèvre.

C’est un spectacle complet, et nullement une oeuvre diminutive qui est proposée ici. Un spectacle exigeant, précis, riche, qui peut amener les plus jeunes spectateurs sur la piste de la divagation rêveuse, de la poésie, de la beauté plastique.

C’est un magnifique cadeau de 40 minutes, qui peut être fait à des spectateurs de tous les âges.

La série de représentations à la MC93 Bobigny vient de s’achever, mais le spectacle est visible du 26 au 30 mars à La Commune à Aubervilliers, et il sera ensuite dans divers endroits de France, comme Vannes ou Reims. A ne pas manquer !

Direction artistique, chorégraphie et scénographie Phia Ménard
Avec Cécile Briand
Création musicale Ivan Roussel d’après l’œuvre de Claude Debussy
Création lumière Alice Rüest
Création du plateau et du vent Pierre Blanchet
Construction de la scénographie Philippe Ragot assisté de Rodolphe Thibaut et Samuel Danilo
Costumes, accessoires Fabrice Ilia Leroy
Diffusion des bandes sonores en alternance Ivan Roussel et Olivier Gicquiaud
Régie lumière en alternance Alice Rüest et Aurore Baudouin
Régie plateau et du vent en alternance Pierre Blanchet et Manuel Menes
Régisseur général Olivier Gicquiaud
Manipulation de matières Pièces du Vent
Visuels: (c) Jean-Luc Beaujault

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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