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« La Beauté contemporaine » : Yves-Noël Genod et l’écume de Proust

« La Beauté contemporaine » : Yves-Noël Genod et l’écume de Proust

15 mars 2017 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Après avoir incarné Proust aux Bouffes du Nord, Yves Noël Genod  nous offre, en guise de fête d’anniversaire pour les 20 ans du Festival Étrange Cargo, un contrepoint performatif au texte : La Beauté contemporaine qui apparaît comme une déclaration d’amour formelle à Albertine. 

Yves-Noël Genod a deux grands axes de travail : l’écoute de lectures de textes et la tension dramatique que provoquent les apparitions et les disparitions de ses personnages. Ces deux grandes lignes se retrouvent sur une seule route : celle des lieux extra-ordinaires. A la Ménagerie de verre il est chez lui.  La dernière fois c’était en 2013 pour Un petit peu de Zelda. En 2012, il créait les images indélébiles de Chic by accident. En regardant la première image de La Beauté Contemporaine  on pense qu’elle va rester, comme le garçon au voile pailleté de 1er avril, comme la cigarette d’Alexandre Styker dans Je pense à vous personnellement. Cela pourrait être un jeu même : quelle est l’image la plus forte que vous garderez de ce Genod-là ?

On a oublié de vous dire quelque chose d’important, ce metteur en scène, lecteur, auteur, comédien créé des spectacles tout le temps, mais des spectacles éphémères, ce qui les rend précieux et chics. Genod provoque l’accident et le surgissement de la beauté, il est le roi du genre.  Reprenant ce principe « accumulatoire » et dispersif qu’il maîtrise à merveille, il fera surgir de son costume de magicien littéraire un jeune homme en slip noir qui pose,  une diva black qui chante, un danseur de disco sous acide… peu importe.

Répondons à la question car la réponse est la clé du spectacle. L’image la plus forte est pour nous celle une jeune femme en académique fleuri American Apparel qui devient Albertine, au centre d’un cercle de mecs qui sont avec elle comme des abeilles autour d’un pot de miel.  La belle brune lit des extraits de À l’ombre des jeunes filles en fleurs. Quelques minutes avant Yves-Noël avait lu ce passage assit dans le public :

« Chacune de ces Albertine était différente comme est différente chacune des apparitions de la danseuse dont sont transmutées les couleurs, la forme, le caractère, selon les jeux innombrablement variés d’un projecteur lumineux » .

Là se niche l’essence même de ce spectacle dont l’objectif est de partir, de façon sensorielle à la recherche du temps perdu.

Comment le récupérer ? Comment faire l’expérience du temps qui file ? Proust a la réponse plus loin dans le même passage : « C’est peut-être parce qu’ étaient si divers les êtres que je contemplais en elle à cette époque que plus tard je pris l’habitude de devenir moi-même un personnage autre selon celle des Albertine à laquelle je pensais : un jaloux, un indifférent, un voluptueux, un mélancolique, un furieux, recréés, non seulement au hasard du souvenir qui renaissait, mais selon la force de la croyance interposée pour un même souvenir, par la façon différente dont je l’appréciais ».

Et Yves-Noël obéit en mettant sur scène, comme s’il exposait les corps dans un musée :  « un jaloux, un indifférent, un voluptueux, un mélancolique, un furieux » et des femmes aussi, blanches, noires, asiatiques. Il y a cette volonté de montrer toutes les beautés dans leur diversité. La lumière de Philippe Gladieux qui passe du noir au rose puis au bleu, sublime les silhouettes en les rendant plus belles. Sa lumière (sur ce spectacle il travaille aussi avec Iannis Japiot) vient aussi révéler la fragilité du « plateau » de la Ménagerie, aplat de béton qui justement n’est pas plat. Il en offre les vagues comme une symbolique supplémentaire de la jeunesse, fragile et captivante.

La direction d’acteurs parfaite d’Yves-Noël rend les gens beaux. Il fait ça Yves-Noël, il rend les gens beaux, de la même façon que Pina Bausch rendait ses danseuses immenses.

La beauté comme réponse au temps perdu, qui bientôt se fondra dans la mousse, celle des boîtes de nuit des années 2000, vient ramener Proust dans le réel. C’est comme si ici, il s’agissait de faire l’expérience de Proust, sans (ou presque) le lire. Les questionnements de l’amoureux d’Albertine deviennent des errances fulgurantes, dont chacune mériterait de devenir un tableau.

Belle idée.

Visuel : Remy Artigues

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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