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« Je brasse de l’air » : mécaniques poétiques pour émerveillement déambulatoire

« Je brasse de l’air » : mécaniques poétiques pour émerveillement déambulatoire

24 septembre 2015 | PAR Mathieu Dochtermann

Je brasse de l’air, c’est un objet artistique insolite et sensible, la rencontre d’un récit intimiste et délicat avec des mécaniques précieuses, œuvres d’art échappées de leur atelier. Autant déambulation qu’exposition, autant performance que théâtre d’objet, c’est un spectacle fragile et émouvant, un miracle d’équilibre qui se tient là, dans une flaque de lumière, au bord du noir. Doucement, la petite histoire qui tisse le lien entre les mécanismes prend le public dans sa toile invisible, et fait ressortir en lui l’enfant craintif et émerveillé… Présenté par la compagnie L’Insolite Mécanique au Festival Mondial des théâtres de Marionnettes, ce spectacle tournera encore fin 2015 (à Marseille puis à Angers) et en 2016. L’occasion pour Toute La Culture de rencontrer Magali Rousseau, conceptrice des objets et du texte, et son complice Julien Joubert, touche-à-tout de génie, ici à la régie et à la clarinette.

TLC : Est-ce qu’on peut dire que Je brasse de l’air est autant une exposition qu’un spectacle ? Les objets ne sont pas seulement les accessoires d’un récit, ils sont de véritables objets d’art à part entière.

Magali Rousseau : C’était complètement le cas au début ! A l’origine j’ai fait les Arts Décoratifs à Strasbourg. Puis je suis très vite allée vers le théâtre, fabriquer des machines pour des compagnies. Je fais des sculptures depuis des années, et j’ai commencé très tôt à intégrer le mouvement dans mes objets, car ce qui est inerte m’ennuie vite. J’observais les mouvements dans la nature, dans ce qui m’entourait et j’essayais de les retranscrire dans mes machines. L’année dernière nous avons retravaillé la forme avec Camille Trouvé qui nous a aidés à la mise en scène, j’ai écrit un texte sur mes histoires de famille et mon incapacité à prendre mon envol, et Julien a ajouté la création sonore : Je brasse de l’air est devenu un spectacle.

Julien Joubert : Il y a un peu plus de deux ans, Les Anges Au Plafond (NdA: la compagnie de marionnettes pour laquelle Magali Rousseau conçoit des mécanismes depuis 8 ans) avaient une carte blanche, et ont invité Magali à présenter ses machines, c’était une occasion de les mettre en scène. J’ai d’abord donné un coup de main sur les lumières – c’était nécessaire : ce que construit Magali est très fin et délicat, il faut faire briller les machines pour qu’elles ressortent ! (NdA : la déambulation se fait dans le noir, seules les machines, et parfois Magali, sont éclairées). Le son et la clarinette sont venus dans un deuxième temps.

TLC : Pourquoi avoir choisi tellement de mécanismes différents ? Certaines machines sont actionnées à la main, d’autres ont des moteurs électriques, d’autres le sont par la vapeur, et même par leur propre poids !

M. R. : Ce n’est pas délibéré. Ce qu’on voit, ce sont des machines que j’ai construites pour moi, sur une durée de 10 ans. J’ai évolué. Au départ, j’utilisais surtout des manivelles, je voulais que ça soit actionné par la main de l’homme. Et puis un jour, j’ai bricolé un objet avec un moteur électrique, et je me suis dit : « Ah ouais ! ça offre plein de possibilités ! ». Donc j’ai évolué et mes machines aussi, mais je reste attachée au principe d’actionner la plupart des mécanismes moi-même car je les connais par cœur, ils font partie de moi.

TLC : C’est une histoire très intime qui est venue s’ajouter après, comme fil conducteur entre les différentes machines. Elle parle d’arrières-arrières-grands-parents… est-elle véridique ?

M. R. : Ce sont des histoires qui remontent très loin, je les ai entendues toute mon enfance. Ma grand-mère me les racontait. Mais quand j’ai fouillé, que je suis allée voir les actes de naissanceje me suis rendu compte que tout n’était pas aussi joli que ce qu’elle nous disait. J’ai voulu raconter ces histoires, et cette recherche, avec des yeux d’enfant. J’ai essayé de raconter de façon simple ces histoires de famille, parfois tordues et difficiles, et mon envie de m’envoler loin de tout ça.

TLC : Il y a beaucoup de force à livrer ainsi un récit aussi intime. C’est probablement cela, en plus de la beauté des machines, qui crée autant d’émotion chez les spectateurs ?

M. R. : Comme il s’agit d’une déambulation, je suis très proche des gens, je les frôle, je passe au milieu d’eux. Les machines les entourent, ils peuvent presque les toucher. Du coup, à la fin du spectacle, ils viennent souvent me raconter leurs histoires, et c’est très émouvant. C’est pour cela que je tiens à la déambulation, pour garder cette proximité : vous entrez dans mon intimité. C’est une dimension merveilleuse de ce boulot, des fois c’est dur, et puis après on voit à quel point les gens sont touchés, et on se rappelle pour quoi on fait tout ça.

J. J. : On limite volontairement la jauge pour que cela soit un moment privilégié pour le public. Parfois, on augmente un peu, mais on préfère faire 4 représentations la même journée si ça permet au public de vivre complètement cette expérience.

TLC : Et pourquoi avoir choisi de se mettre en scène avec les machines ?

M. R. : C’est vrai qu’au départ, je suis constructrice, je reste dans l’ombre de l’atelier. Je ne suis pas comédienne de formation. Mais c’était une évidence que c’était à moi de manipuler mes machines. Lorsque j’ai commencé à écrire Je brasse de l’air, à mettre sur le papier toutes ces histoires qui me hantaient, je me suis rendu compte que toutes mes machines ne venaient pas de nulle part, qu’elles faisaient partie intégrante de moi-même, qu’elles me donnaient une respiration dans mon quotidien. Alors évidemment je n’avais pas le choix, c’était à moi de les manipuler et de raconter tout ça. En fait, c’est comme de l’art-thérapie ! (rires)

TLC : Dernière question : la seule créature organique en scène, c’est un poisson rouge dans son bocal. Pourquoi avoir choisi de le mettre là, au milieu de toutes ces belles mécaniques ?

M. R. : A l’origine, « le Chant des Sirènes » (NdA : le nom de l’installation dont le poisson et son bocal font partie) a été conçu à l’envers. La petite machine qui est accrochée avec le bocal était un prototype pour « Je traîne la patte » (NdA : une grande machine arachnéenne qui marche au sol, avec de petites ailes qui battent sur son dos), mais elle n’avançait pas. L’idée : la suspendre avec un contrepoids de l’autre côté. Je l’ai appelée « Je pédale dans la semoule ».

J. J. :
Et un des trucs les plus simple, pour faire contrepoids, c’est d’utiliser de l’eau…

M. R. :
Je voulais que la machine coure après quelque chose, qu’elle essaierait d’attraper en vain : j’ai mis un poisson dans le bocal d’eau qui servait de contrepoids. Puis je me suis rendu compte que les vibrations de la machine s’entendaient à l’autre bout, dans le bocal, créaient un chant. C’est un coup de chance ! et je l’ai appelé « le Chant des Sirènes ». Ce qui est drôle c’est qu’une fois une personne est venue me voir à la fin du spectacle et m’a dit qu’il avait beaucoup aimé les machines mais que sa préférée était le poisson : « vous l’avez vraiment bien réussi, on dirait un vrai! ».

Je brasse de l’air
Cie L’Insolite Mécanique, sous l’aile de la Cie Les Anges au Plafond
Conception, écriture, construction et interprétation: Magali Rousseau
Clarinette, son, lumière : Julien Joubert
Mise en scène : Camille Trouvé
Travail corporel : Marzia Gambardella
Regard extérieur : Yvan Corbineau
Administration : Rémy Gonthier
Diffusion : Christelle Lechat

Visuels : © L’Insolite Mécanique

Infos pratiques

Théâtre des Argonautes
Compagnie Métro Mouvance
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