Performance
Entretien avec Arthur Nauzyciel – Splendid’s création sur Zoom & live : Une révolution des Arts vivants ?!

Entretien avec Arthur Nauzyciel – Splendid’s création sur Zoom & live : Une révolution des Arts vivants ?!

21 décembre 2020 | PAR Sylvia Botella

Avec la création de Splendid’s de Jean Genet mis en scène par Arthur Nauzyciel sur Zoom et en live au Festival Fantôme au Théâtre National de Bretagne en novembre 20, quelque chose s’est passé, quelque chose est passé. Cette création pourrait-elle survivre à la Covid-19, par-delà la pandémie et les vagues successives de confinement ? Serait-elle une chance pour le spectacle vivant d’aller en-deça d’une sanctuarisation ou pire d’un académisme contemporain ? De réinvestir sa finitude et retrouver sa charge subversive, scandaleuse ? Pour y répondre, nous avons « rencontré » Arthur Nauzyciel en Islande. L’artiste est encore surpris et ému par l’accueil enthousiaste public, critique et professionnel réservé à la création digitale native. Rencontre à bâtons rompus.

Y avait -il chez vous une réticence à recourir à la technologie de communication Zoom pour donner à voir et partager Splendid’s ? Si oui, pourquoi ?

Au début du premier confinement, bon nombre de théâtres ont mis en ligne des captations de spectacles. J’en ai regardé quelque unes. Beaucoup d’entre elles n’étaient pas d’une grande qualité filmique. Il y avait un effet loupe : ce qui était vide, était encore plus vide. Je ne veux certainement pas stigmatiser la captation de spectacle en tant que telle. Car filmer la scène permet de transmettre un patrimoine culturel et artistique, constituer une mémoire filmée. Entre autres, j’ai été très heureux de découvrir Les Bacchantes d’Euripide mis en scène par Klaus Michael Grüber. Mais je connaissais bien son travail de mise en scène et je pouvais mettre la pièce en perspective. En outre, je m’interrogeais beaucoup sur la probabilité que les gens se connectent après une journée harassante de télétravail et d’apprentissage scolaire virtuel de leurs enfants. Pour toutes ces raisons, j’ai considéré que la mise en ligne de captations de spectacles n’était pas la meilleure façon de garder les liens TNB/publics et artistes/publics, intacts. C’est pourquoi dans un premier temps, nous avons choisi de privilégier la mise en ligne de contenus audio et podcasts natifs sur le site du théâtre : les lectures de l’ouvrage collectif dirigé par Patrick Boucheron Histoire mondiale de la France, la radio Soundcloud du TNB ou les rencontres autour des pensées féministes.
Dans le même temps, nous nous sommes interrogés sur l’avenir du TNB, des artistes, des spectateur.trice.s et des relations avec la scène internationale. Et donc sur les potentialités des technologies de l’information et de la communication. En ce sens, nous avons décidé de nous équiper et de nous former à l’usage des technologies afin d’être plus autonomes et flexibles en matière de contenus dématérialisés : documenter le processus de création, réaliser des entretiens avec les artistes, capter les générales. Et enfin, pourquoi pas dédier une partie du site du théâtre à l’usage libre de certains théâtres internationaux ?!
La création de Splendid’s sur Zoom relève du hasard et du sentiment d’un des acteurs américains de Splendid’s créé au Centre Dramatique National d’Orléans que je dirigeais alors, en 2015. Il a reconnu dans notre situation d’ enfermement, d’isolement, d’attente et de menace extérieure, celui des gangsters dans leurs couloirs d’hôtel dans la pièce. Il voulait qu’on en parle ensemble, comme un prétexte aussi pour se retrouver, se donner des nouvelles. Nous étions un groupe très soudé, ce sont des acteurs américains avec qui je travaille depuis longtemps, vingt ans pour certains. De même avec Xavier Gallais, en France. Nous nous sommes retrouvés sur Zoom, nous avons relu le texte. Quelque chose est passé, quelque chose s’est passé. J’y ai vu une forme possible. Dès lors, nous nous sommes retrouvés chaque semaine. C’était notre rendez-vous. Nous avons travaillé un langage proprement « scénique » conférant à l’espace, la lumière et le son, un caractère dramaturgique : construire un espace/cachette ; moduler la lumière de manière à articuler le visible et l’invisible ; retrouver la matérialité de la voix de Jeanne Moreau qui intervient régulièrement dans le spectacle et dont c’était le dernier travail d’actrice (ndlr : Jeanne Moreau est décédée le 31 juillet 2017). Nous avons choisi de travailler en mode « vue Intervenant actif » et « vue Galerie ». Puis très vite, nous nous sommes interrogés sur la possibilité de contrarier le format «vidéo des participants ». Nous avons bloqué la « vue Intervenant actif » afin de créer du contrechamp, c’est-à-dire pourvoir rester sur l’image de l’acteur qui écoute et pas seulement sur l’image de l’acteur qui parle. Nous avons élaboré un montage et confié la régie écran à l’acteur Daniel Pettrow pendant toute la durée de la pièce sur Zoom. Il était également important de retrouver la qualité de l’adresse que nous avions trouvée originellement durant le travail à table. Ce dernier s’était avéré très complexe. S’atteler à Splendid’s est un exercice redoutable. C’est une pièce à la fois conversationnelle et onirique. Genet écrit du fond d’une abîme de solitude. Son geste d’écriture relève de la survie pour supporter le réel et ne pas devenir fou. Il entretient un dialogue secret avec des créatures qui lui échappent, les noms français et américains s’entremêlent : Johnny, Riton, Bravo. Chaque acteur doit travailler comme si chaque réplique est adressée à un autre, absent, rêvé ou fantasmé. C’est ce qu’on voit bien dans le film court noir & blanc Un chant d’amour (1950) : la fumée passe d’une bouche à une autre bouche. Soudainement, l’isolement des cellules, la difficulté de communiquer d’une cellule à l’autre engendre une explosion de l’imaginaire, du désir. Les cellules zoom renvoient aux cellules de la prison et à l’irrémédiable solitude de chacun, et de nous. Chaque tentative de parole est la tentative d’atteindre l’autre. Et de le garder avec soi. Comme l’a pointé l’un des acteurs, Xavier Gallais : travailler sur Zoom était très troublant, bouleversant pour les acteurs. Contrairement à la pièce créée au théâtre où ils étaient très éloignés les uns des autres, et où certains ne pouvaient pas se voir en raison de la scénographie, ils se voyaient tous jouer sur Zoom.

Aussi remarquable que passionnant, ce qui frappe, dans Splendid’s sur Zoom et en live, c’est son oscillation constante entre le réel et l’imaginaire, entre le réel de la performance Zoom dans l’ici et maintenant et la projection dans le monde de Genet qui, étonnamment rompt la frontalité à l’Italienne malgré les écrans interposés. Comment l’expliquez-vous ?

De manière générale, je travaille avec mes acteurs comme s’ils étaient des spectres, ils sont entre la vie et la mort, entre le réel et l’illusion. Ils viennent hanter le théâtre. Ou dit autrement, le plateau, c’est l’entre-deux : il se situe entre la scène et l’envers du décors. Les acteurs sont des passeurs. Même s’ils sont face au public, ils n’interprètent pas un texte, ils ne jouent pas. Ils viennent témoigner d’un monde dans lequel ils ne sont plus. Plus qu’être regardés, ils regardent, et ils convient le public à pénétrer leur monde. Je renverse la convention théâtrale en inversant le rapport à la frontalité. Les spectateurs assistent à quelque chose qui ne peut arriver qu’au théâtre mais sans que ce soit pour autant théâtral. Ils reçoivent quelque chose de spectral.
Tout mon travail de metteur en scène consiste à faire croire que les gens qu’on voit sur le plateau, n’existent pas. Tandis que sur Zoom, mon travail de metteur en scène consiste à faire croire que les personnes existent, alors que ce sont des images reconstituées par ordinateur. En ça, c’est très vertigineux. L’outil Zoom renforce la part fantomatique de la pièce. En ce sens, la création Zoom, c’est le prolongement du spectacle. Ou la version spectrale du spectacle. Ou encore l’avatar.

Plus précisément, ce qui frappe aussi, c’est que les acteurs parviennent étonnamment à toucher sensoriellement et dramaturgiquement l’utilisateur.trice/Zoom au plus profond de lui.elle-même jusqu’à retrouver son corps de spectateur.trice (de théâtre et non de cinéma – je tiens à le souligner) à la première personne. Selon vous, pourquoi ?

Peut-être que l’outil Zoom parvient à capter quelque chose de l’âme, du sentiment. Dans la création originale, nous avions fixé une ligne du texte et une ligne du corps. Le spectacle était très chorégraphié presque indépendamment du texte. Si je m’intéresse au corps au théâtre, je vais également m’y intéresser sur Zoom. Et si je m’intéresse à rendre le spectateur.trice actif.ve au théâtre, je vais également essayer de le rendre actif.ve sur zoom. Je dirais que mes préoccupations au théâtre sont les mêmes que sur Zoom. C’est pourquoi le chorégraphe Damien Jalet est revenu travailler avec nous.
Le plan où les acteurs font tous le même geste, me trouble infiniment ! Ce geste donne toute sa portée à la dimension collective du travail. Le.la spectateur.trice comprend qu’il.elle n’assiste pas à une vidéoconférence. Il.elle voit une forme artistique.
Nous avons beaucoup travaillé sur l’aspect formel. Par exemple, Timothy Sekk qui joue le rôle de Riton était entre l’ombre et la lumière sur le plateau. Sur Zoom, c’était impossible. Nous avons donc opté pour la lumière verte, elle permet à Timothy Sekk d’apparaître et disparaître en faisant des mouvements très simples. Pareil pour Rudy Mungaray qui joue le rôle de Johnnny. Nous avons trouvé intéressant qu’il se filme en plan large avec une lumière latérale du fait de la lampe placée en hauteur et des rideaux tirés. On s’attache d’autant plus à son corps qu’il est baigné dans une atmosphère zénithale et que les autres acteurs filment essentiellement leurs visages.

Est-ce qu’on peut dire que mettre en scène Splendid’s sur Zoom est un geste de réécriture, entre retour et mise à distance ?

Pour moi, il s’agit moins d’une réécriture que d’un prolongement. Si nous avons expérimenté Zoom, c’est bien par tristesse, désespoir et colère. Mais en aucun cas pour substituer Zoom au spectacle vivant. Présenter Splendid’s sur Zoom et en live au Festival Fantôme, c’était pour témoigner du travail inédit et fort que nous avions réalisé en plein premier confinement. Il ne s’agissait pas de le présenter comme un spectacle. Mais consécutivement à l’annulation du festival, Splendid’s est devenu paradoxalement le seul spectacle live.
En revanche, il s’opère une vraie mise à distance. Si vous acceptez que la création Zoom peut être le prolongement du spectacle, vous admettez que Zoom ne peut pas se substituer au spectacle vivant. Ce dernier apparait comme quelque chose d’inaccessible. D’où le sentiment de mélancolie. C’est bien dans cette mise à distance, que nous comprenons la grandeur, l’urgence et l’intensité unique du spectacle vivant. A mon sens, si les captations de spectacles sont moins efficientes, c’est parce qu’elles ne mettent pas à distance le spectacle vivant, pensant s’y substituer. Quelque chose était possible aussi parce que Splendid’s est un spectacle sur la mort, les personnages nous parlent de l’endroit de la mort. Lorsque nous avons créé le spectacle en 2015, Jeanne Moreau était vivante. Je disais aux acteurs : « le fantasme est sur le plateau. Et le réel est à l’extérieur. Le réel, c’est la voix de l’actrice Jeanne Moreau en français. Et le fantasme, c’est vos voix en anglais ».
C’est le contraire, sur Zoom, la voix de Jeanne Moreau est la voix de l’au-delà. Et les voix des acteurs sont les voix du réel. Splendid’s c’est le spectacle dans les limbes. Il peut donc s’incarner entre deux satellites, deux fuseaux horaires, deux pays.
Zoom devient l’incarnation matérielle de quelque chose qui a eu lieu et qui peut-être n’existe pas. C’est un peu comme assister au spectacle d’une étoile filante qui est une étoile morte ; C’est un peu comme une image qui nous parviendrait d’un autre temps, d’un autre espace. C’est un peu comme une image en suspension dans l’atmosphère.

Selon vous, est-ce-que l’outil Zoom tel que vous l’utilisez dans Splendid’s notamment dramaturgiquement constitue-t-il un nouveau temps des arts vivants (ou un fait fondateur d’une nouvelle pratique artistique vivante) ou s’agit-il d’une poursuite « naturelle » d’une expérimentation esthétique dans les pratiques artistiques ? Est-ce que c’est du spectacle vivant ?

Je serai tenté de répondre qu’il s’agit plus de la poursuite d’une expérimentation dans les pratiques artistiques. Est-ce que c’est du spectacle vivant parce que le matériau est du spectacle vivant ? Est-ce que c’est du spectacle vivant parce que les acteurs et les spectateur.trice.s sont vivants ? Est-ce qu’il est possible de faire du spectacle vivant sur Zoom ? Les questions sont importantes. Et elles méritent qu’on prenne le temps d’y répondre.

C’est moins la qualité « être vivant » que le phénomène de coprésence qui structure le spectacle vivant, me semble-t-il.
J’ai le sentiment que mon travail de mise en scène pourrait se prolonger dans l’usage dramaturgique de l’outil Zoom. En dehors de la pandémie, beaucoup de publics ne peuvent pas venir au théâtre : les personnes isolées, âgées, handicapées, etc. Peut-être que la création sur Zoom pourrait permettre à ces publics de garder un lien avec le théâtre, les artistes. Il serait intéressant de reprendre Splendid’s création sur Zoom en dehors de la pandémie pour voir ce qu’il en reste et comment elle est reçue.

Vous touchez à quelque chose d’essentiel : l’œuvre est au cœur de toute médiation culturelle et artistique. Cette dernière n’est ni plus ni moins un dispositif de rencontres de l’œuvre. Et la création digitale native comme prolongement du spectacle vivant pourrait être un de ses chemins praticables, articulant le local et le global.

On peut affirmer que Splendid’s sur Zoom est un évènement en tant que tel volé à l’enfermement, à la fermeture des frontières, à l’annulation des spectacles. C’est presque un geste politique. En discutant avec vous, je me dis que je pourrais expérimenter sur Zoom La Dame aux Camélias de Alexandre Dumas fils que j’ai créé en 2018. A condition de faire le travail dramaturgique nécessaire.

En quoi ces bouleversements affectent-t-ils votre pratique et votre manière de travailler avec votre équipe artistique ? Sont-ils le signe d’une mutation profonde dans votre parcours ?
Il est peut-être tôt pour répondre à cette question. Néanmoins, il serait intéressant de se demander si la trace d’un spectacle ne pourrait pas être l’avatar sur Zoom plus que la captation filmée. Quelque chose d’autre qui ouvre des possibles, entre la recréation, l’objet de médiation et le témoignage du spectacle qui a eu lieu. Est-ce que j’aurais envie de créer directement un spectacle Zoom ? Pourquoi pas ? ! Chez moi, créer nait toujours d’une intuition, de l’urgence, du contexte. Ce qui s’est passé, ce que nous avons créé, m’a beaucoup plu. J’y vois la possibilité de faire travailler des artistes et toucher des publics ici et maintenant, et dans le monde entier. J’ai bâti plus de la moitié de mon parcours à l’étranger. Ne pas voyager est plus terrible qu’être confiné. Je vois là une aventure à poursuivre.

visuels : Captures écran de Splendid’s création sur Zoom en live le 19 novembre 2020 par Sylvia Botella (c) Splendid’s de Arthur Nauzyciel

Post – Scriptum :

« Je suis une dissidente, j’ai vécu librement comme un garçon », Jeanne Moreau

BO #check #here

 

Une playlist pour en finir avec l’année 2020
« La vie seule » de Stella Benson : que diriez-vous de vivre avec une sorcière ?
Sylvia Botella

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture