Performance
Gilles Deleuze à la Ménagerie de verre

Gilles Deleuze à la Ménagerie de verre

14 juillet 2011 | PAR Smaranda Olcese

Robert Cantarella institue à la Ménagerie de verre des rendez-vous réguliers autour de Gilles Deleuze et sa pensée en mouvement. Tous les premiers lundi du mois, l’homme de théâtre reprend un des séminaires du philosophe : un exercice passionnant pas seulement pour les deleuziens mordus!

Diplômé des Beaux-Arts de Marseille, élève d’Antoine Vitez à l’Ecole du Théâtre National de Chaillot, metteur en scène, ancien directeur du Centre Dramatique National de Dijon et du 104 à Paris, Robert Cantarella ménage la part belle à la performance dans son travail. La problématique de la mémoire nourrit de manière durable ses recherches. Conjuguée à la question de la représentation, elle se développe dans la série Aura compris, une exploration avec des spectateurs ou des compères, d’images publiques, de films et figures de l’imaginaire collectif, des performances menées entre 2002 et 2009 et cédées ensuite à la libre utilisation d’autres artistes qui voudraient s’en emparer.

Au fur et à mesure de ces projets expérimentaux, ses recherches se focalisent sur la voix, comme trace qui garde intacte l’énergie de l’acte initial et vecteur de sa réactivation et transmission. C.P.C.T. – Classiques par temps de crise, lancé en 2009, est une collection qui se propose de revisiter par le biais de la voix seule, dénudée de tout autre attirail théâtral ou scénographique, des pièces de théâtre qui ont marqué leur temps. Ainsi le Prince de Hombourg dans la mise en scène de Jean Vilar à Avignon, avec Gérard Philippe et Jeanne Moreau. Le projet se cristallise sur le jeu de la voix copiée, les artistes qui y participent deviennent des passeurs et des essayeurs car ils écoutent l’enregistrement d’un original qu’ils transmettent de nouveau en direct. Il s’agit de donner à entendre de nouveau une version incarnée, mais provisoire. Ce même principe est à la base du cycle Robert Cantarella fait le Gilles.

Une nouvelle déclinaison dans cette nébuleuse fertile autour de la voix et de la mémoire sera inaugurée ce week-end au Centre Pompidou de Metz : Le musée vivant propose des œuvres racontées, l’accent retombe sur la mémoire, une mémoire subjective, friable, momentanée. L’artiste se rebelle contre la toute puissance des technologies et cherche à donner voix à cette mémoire fragile, à l’opposé de la mémoire dure stockée sur des disques, une mémoire sensible qui passe par la voix et le corps de ceux qui la transmettent.

A la Ménagerie de verre, l’enjeu se place au niveau de la voix. Robert Cantarella s’engage et nous entraîne dans une expérience de la pensée de Gilles Deleuze à travers la voix – accès privilégie aux sens et à la sensualité, incarnés de façon provisoire, passagère, pendant la durée réelle d’un cours, le séminaire de 1981. Le rythme, les intonations, les hésitations et pauses sont redites à l’identique à l’aide d’un système de diffusion par oreillettes. L’artiste assume et maîtrise le pouvoir de fascination de l’anachronisme qui s’installe dans l’écart entre 1981 et ce lundi 4 juillet 2011. Son corps incarne des postures qui ne lui sont pas propres. Cette transformation se produit non pas à travers un jeu soigné d’interprétation, mais sur l’impulsion de la voix seule, l’un des attributs les plus intimes de l’individu. Nous avons devant nous un être hybride, véhicule d’une pensée en acte qui se déploie, vivante, déborde les confins de la grande salle aux basses poutres en acier de la Ménagerie de verre. Le grain tout particulier de la voix de Gilles Deleuze résonne dans cet espace. Ce grain c’est le corps dans la voix qui chante, dans la main qui écrit, dans le membre qui exécute disait Roland Barthes. Robert Cantarella ne l’étouffe pas, ce qui se produirait immanquablement s’il gommait sa propre voix et essayait de l’imiter. Il sait au contraire atteindre cet équilibre subtil au-delà de la virtuosité, il épouse les rythmes secrets d’expression et travaille sur une présence absence, dans une démarche radicale, qui se joue des limites de la représentation.

Une dynamique électrisante se crée entre ces deux situations d’écoute : le cours de philosophie et la pièce de la Ménagerie de Verre. Dans une grande économie de moyens, par le biais de sa voix, avec un unique complice dans le public, Robert Cantarella met en présence non seulement Gilles Deleuze, mais aussi l’atmosphère passionnée de ses séminaires à Vincennes ou Paris 8, les salles pleines à craquer, l’écoute concentrée dans les volutes de fumée de cigarette, toute l’effervescence intellectuelle d’une génération vivant la philosophie en train de s’écrire. Marguerite Diras le faisait en son temps au cinéma, dans Le Camion dans un acte politique de liberté qui déborde les sens et ouvre vers milles images possibles, toutes les images. La faculté imaginative, créatrice devient ainsi toute puissante.

Il y va d’une mise en abyme vertigineuse : dans ce troisième cours sur l’image mouvement, le maître, à un moment donné, se lance dans une parenthèse, brosse en quelques traits larges et limpides la crise de la psychologie classique à la fin du 19e siècle et explicite le statut de la représentation. Ces développements, repris au pied de la lettre dans la performance iconoclaste de Cantarella, pourraient confirmer dans leur voie de jeunes artistes présents dans le public qui mènent leurs propres recherches sur de nouvelles manières de raconter des histoires. Entendre Gilles Deleuze à travers la voix de Robert Cantarella reprendre l’affirmation de Gaston Bachelard selon laquelle toute image est une image déformée, hybride pourrait susciter plus d’une vocation.

 

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Smaranda Olcese

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