Opéra

Vibrant Werther à Toulouse

Vibrant Werther à Toulouse

27 juillet 2019 | PAR Clément Mariage

Pour clore sa saison, la direction du Capitole de Toulouse a choisi de programmer Werther dans une distribution qui fait la part belle aux interprètes francophones. Ce fut l’occasion pour Jean-François Borras de révéler pour la première fois sur scène au public français son interprétation unique du personnage éponyme, dans une mise en scène malheureusement peu porteuse, mais avec un entourage remarquable.

Créée en 1997, pour les débuts de Roberto Alagna dans le rôle-titre, la mise en scène de Nicolas Joel est reprise cette année par Frédérique Lombart. Le décor, partagé entre la ruine romaine et l’église gothique, suggère, sans l’approfondir véritablement, la dualité à l’œuvre dans le personnage de Werther qui oscille entre l’enthousiasme solaire (« et toi, soleil, viens m’inonder de tes rayons ! ») et la pulsion de mort, symboliquement rattachée à la nuit (« [le mort] en son ombre tombée »), dont le suicide final, dans un décor enténébré de vestiges romains, signe l’impossible unité. Les costumes, quant à eux, traduisent une volonté quasi ethnographique de reproduction du vêtement porté par les Allemands du temps de Goethe.

On pourrait dire qu’il s’agit là d’une mise en scène qui accorde aux interprètes la marge qu’il leur faut pour proposer leur propre lecture des personnages, les laisser exprimer ce qu’ils souhaitent, sans contrainte extérieure. Cependant, la direction d’acteur pâtit d’un tel manque de développement et de précision que l’on peine à croire en ce qui se déroule sous nos yeux, à saisir les enjeux dramatiques de l’œuvre, à partager les passions des personnages. Pire, ce statisme fait de conventions et de maladresses de jeu, qui assomme les personnages et piétine le drame, fait sombrer l’œuvre dans une forme d’inertie muséale, qui fossilise sa force, empèse son développement. Non seulement très peu de choses sonnent juste, mais l’œuvre apparaît comme engourdie et tuméfiée par le passage des années – inoffensive et passée.

Ceci est d’autant plus regrettable que les interprètes réunis portent la musique de Massenet à son incandescence, à un degré d’intelligence musicale admirable. Jean-François Borras avait déjà chanté le rôle de Werther en France, mais dans une version de concert, donnée à l’Opéra de Vichy en juillet 2018, justement aux côtés de Karine Deshayes et Florie Valiquette. Cette production toulousaine signe donc ses débuts scéniques français dans le rôle, qu’il a déjà incarné à l’étranger, rien moins qu’au Staatsoper de Vienne et au Met notamment. Et il se révèle comme l’un des plus grands Werther qu’on puisse entendre, passé et présent confondus. Éludons d’emblée la question de son jeu très réservé, dont la piètre direction d’acteur est responsable (les chanteurs ne sont pas des acteurs), puisqu’il était récemment à Bastille, dans la Carmen mise en scène par Calixto Bieito, un Don José aussi fin vocalement que scéniquement.

Ce Werther, qui ne ressemble à aucun autre, est d’une tendresse ardente. La voix caresse les lignes avec douceur et les innerve d’un feu viril, dans une subtile forme d’équilibre qui n’appartient qu’à ce chanteur. La diction, d’une clarté moelleuse, semble accueillir chaque mot comme un joyau, révélant le texte avec l’attention d’un mélodiste, et le souffle, souverain, permet l’éclosion de couleurs et de nuances diverses, du piano le plus doux au forte le plus percutant. Une interprétation absolument exceptionnelle, d’un musicien au style toujours juste et à l’art si singulier, qui imprime sa touche si particulière à tous les rôles qu’il interprète, en poète.

On a déjà pu entendre la Charlotte de Karine Deshayes à l’Opéra de Paris en 2014, dans la mise en scène de Benoît Jacquot. On la retrouve ici sans doute plus éclatante encore qu’alors. Le timbre, halé et chaud, confère au personnage de Charlotte une force de caractère remarquable. De graves somptueusement timbrés à des aigus impérieux (quel frisson lors de l’apostrophe : « Dieu, tu ne voudras pas que j’arrive trop tard ! »), la mezzo-soprano maîtrise totalement son instrument et donne à la partie de Charlotte son entière charge expressive.

Florie Valiquette campe une Sophie vive et piquante, à l’aigu tranchant et à la diction nette, qui tourbillonne entre sa sœur et Werther comme une « source limpide », laissant émerger des îlots de fraîcheurs. L’interprète évoque aussi avec subtilité les blessures de son personnage, rejeté par Werther, l’aimant peut-être, et laisse affleurer des fragilités équivoques.

L’Albert d’André Heyboer, solide vocalement, est un peu trop monolithique pour paraître crédible. Parmi les seconds rôles, on notera la présence irradiante de Luca Lombardo en Schmidt, qui confère à son personnage une épaisseur inhabituelle, par la franchise du français et la grâce de la ligne.

La direction de Jean-François Verdier exhale les beautés de timbres des instruments de l’Orchestre du Capitole de Toulouse, décidément l’un des plus beaux orchestres de France. Cette individualisation exaltée des pupitres permet de savourer la riche orchestration de Massenet, mais ne semble pas un parti pris suffisamment tenu pour que l’on puisse ici parler de lecture impressionniste. Au contraire, la sonorité d’ensemble dans les tutti est assez épaisse et le chef semble vouloir mettre en relief ce qui dans la musique de Massenet tient de Wagner. On retiendra néanmoins quelques moments d’une beauté étouffante, notamment l’interlude de la « Nuit de Noël ».

Clément Mariage


Crédit photographique : Patrice Nin

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