Opéra
Une Traviata sous le signe de la vérité des émotions

Une Traviata sous le signe de la vérité des émotions

18 septembre 2020 | PAR Gilles Charlassier

Après six mois de silence, imposé par la crise du coronavirus, l’Opéra national de Bordeaux ouvre sa saison avec une Traviata coproduite avec le Théâtre du Capitole, dans une version adaptée à l’Auditorium, en conformité avec les contraintes sanitaires, qui, avec une belle distribution de jeunes et remarquables talents et la direction attentive de Paul Daniel, met la sensibilité de la musique de Verdi au premier plan.

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Si La Traviata compte parmi les plus grands titres du répertoire, le hasard de la reprise après des mois de silence dus à la crise sanitaire en a fait un symbole. C’est, en effet, le premier opéra qui fut donné mis en scène – certes avec un dispositif aménagé – sur le continent européen, au Teatro Real à Madrid en juillet, après la mise en sommeil du spectacle vivant ; de même, Bordeaux est le premier théâtre lyrique en régions en France à rouvrir ses portes, également avec le destin de Violetta Valéry, dans une coproduction avec le Théâtre du Capitole, réglée par Pierre Rambert, et qui avait inauguré le mandat de Christophe Ghristi à Toulouse il y a tout juste deux ans.

Evidemment, avec les contraintes qu’impose la pandémie, le spectacle avec lequel le metteur en scène français faisait ses premiers pas dans le répertoire lyrique a dû être adapté, d’autant que pour des raisons de confort liées à la situation actuelle, les représentations initialement prévues au Grand Théâtre ont été reportées dans l’Auditorium, avec un plateau dénué de cintres. La scénographie s’en trouve simplifiée. Si quelques accessoires de mobilier sont conservées – chaises fauteuils et guéridons – l’essentiel de l’atmosphère du drame est façonnée par les vastes tentures de fond dans des satins en symbiose avec les costumes dessinés par Franck Sorbier – bleu nuit au premier acte, pâle dans la retraite la retraite de Bougival, rouge intense pour la fête donnée par Flora – tandis que le linceul en forme de dais de baldaquin au dernier tableau condense la solitude de la mourante. L’ensemble est ponctué habilement par les lumières de Christophe Sorbier, modulant les climats dramatiques et intimistes. Relégué en arrière-scène les choeurs, en mantille ébène, ont une allure funèbre que confirment les deux figurants en nylon noir pailleté d’un squelette doré, en une sorte de danse macabre où le masque n’est retiré que pour les mouvements chorégraphiques du deuxième acte.

Contrariée sans doute, mais non empêchée, la direction d’acteurs respire au gré de l’investissement des protagonistes. La première distribution est marquée par la prise de rôle de Rachel Willis -Sørensen, qui a récemment connu une radicale évolution vocale, à rebours de la maturation naturelle des tessitures. A rebours des Violetta éthérées, ou du moins légères, sa Traviata porte l’empreinte d’un timbre riche, porté par une évidente densité dans l’émission, qui ne cherche pas à souligner l’éclat des aigus. Pour autant, son admirable intelligence de la trajectoire psychologique anime ses ressources vocales avec une sincérité et une sensibilité émouvantes. Les fragilités qui affleurent sous l’apparente sophistication de la courtisane s’épanouissent avec une saisissante délicatesse dans sa confrontation avec le Germont robuste de Lionel Lhote, lequel s’appuie sur la pâte de son baryton pour asseoir son l’autorité du chef de famille, sans pour autant négliger, plus tard, la vulnérabilité paternelle. La pertinence des intentions de la soprano américaine se confirme dans la solitude du grabat. Considéré comme l’une des valeurs montantes de l’étroite caste des ténors, couronné cette année à la fois par les Victoires de la musique et le Syndicat de la critique, Benjamin Bernheim dévoile une remarquable variété dans la palette expressive, dont l’élégance calibrée est mise en valeur par une irrésistible maîtrise des effets. En une admirable complémentarité avec sa partenaire, sa présence théâtrale est toute dans son chant qui déploie un camaïeu de sentiments, depuis la timidité des premiers émois jusqu’à l’urgence devant l’agonie, en passant par le frémissement du lyrisme.

La seconde distribution propose un équilibre différent – et confirme que le jeu scénique est tributaire de l’instinct des interprètes. Elbenita Kajtazi incarne une Violetta plus conforme aux attentes vocales usuelles du rôle. Moins sophistiquée que celle de Rachel Willis -Sørensen, l’émission plus claire, sinon plus naturelle, de la soprano kosovare met en valeur la fragilité de la courtisane.  Plus légère, la voix s’épanouit plus aisément dans le registre aiguë que sa consoeur américaine, sans céder pour autant à une virtuosité superficielle. Constamment investie, la soliste n’oublie jamais la valeur des intentions, ni l’émouvante simplicité du personnage derrière son masque de contradictions. En Alfredo, Kévin Amiel privilégie une franchise moins soucieuse de raffinement que Benjamin Bernheim, et favorise une impulsivité parfois frustre, mais néanmoins sympathique. Si le Germont d’Anthony Clark Evans révèle un métal plus riche, son autorité et sa robustesse un peu brutes dans son entrée se nuancent intelligemment ensuite dans son duo avec Violetta, et les remords du père trop soucieux de sa réputation au troisième acte laissent affleurer une certaine vérité expressive.

Le reste du plateau offre un kaléidoscope équilibré, en symbiose avec les exigences de la partition. Ambroisine Bré résume la coquetterie de Flora, quand Julie Pastouraud affirme la bienveillance d’une Annina un rien matrone. Le trio courtisan départage la faconde juvénile du Gaston de Jérémy Duffau, la solide fatuité du Douphol de Marc Scoffoni et la non moins suffisance, sans aura inutile, du marquis d’Obigny, campé par Tristan Hambleton. Alex Rosen assume la diligence du docteur Grenvil, tandis que les interventions de commissaire et du domestique incombent, sans aucun démérite, à Clément Godart. Préparés par Salvatore Caputo, les choeurs privilégient une homogénéité que l’on retrouve dans la fosse, aux dimensions Elektra, pour garantir les distances sanitaires entre les pupitres. A la tête de son Orchestre national Bordeaux Aquitaine, Paul Daniel fait vivre la pulsation mobile des affects. Si le sentiment excède ça et là la précision orthodoxe de certains soli, c’est d’abord la plasticité de la vitalité dramatique qui saisit l’auditeur, et concourt à l’instinct de vérité de cette soirée de première. On ne saurait être plus opportun pour La Traviata.

Gilles Charlassier

La Traviata, Opéra national de Bordeaux, jusqu’au 27 septembre 2020 (distributions des 17 et 26 septembre)

©Eric Bouloumié

 

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