Opéra
Une Tosca outrancière, mais puissante au Theater an der Wien

Une Tosca outrancière, mais puissante au Theater an der Wien

31 janvier 2022 | PAR Paul Fourier

À Vienne, Martin Kusej dynamite l’opéra de Puccini. Les interprètes sont éblouissants d’engagement et le résultat oscille entre l’hérésie permanente et une tension quasi insoutenable.

Il arrive que des metteurs en scène considèrent que les livrets des opéras qu’ils montent ne méritent plus d’être respectés et qu’ils peuvent, tout à loisir, prendre le parti de raconter une toute autre histoire. C’est ce péché d’orgueil qui a indéniablement frappé Martin Kusej (l’actuel Directeur du Burgtheater de Vienne) pour la nouvelle production de Tosca au Theater an der Wien. Ainsi, lorsque la représentation débute, on peine à savoir dans quel univers l’on a atterri. Assurément, ce n’est pas la Rome de 1800 avec son château Saint-Ange et les armées de Bonaparte vainqueur à Marengo.

Au-delà de la provocation, un grand moment de théâtre

En fait, durant deux heures quinze, les personnages vont évoluer dans un terrain vague enneigé avec, comme éléments de décor un arbre mort et une caravane déglinguée qui sert de logement à Scarpia. Pendant deux heures quinze, Tosca est un cauchemar dans lequel les corps démembrés sont dévorés par les chiens, cauchemar dans lequel le sexe, la torture et le sang sont omniprésents, où des hommes en noir font régner la terreur, face à de pauvres hères effrayés, transformés en morts-vivants.

Les caractères originels des protagonistes, globalement, n’ont pas été conservés, et Tosca, de femme dominante, est devenue femme soumise devant la brutalité des mâles alpha. En cette soirée, il a également été décidé de modifier les dialogues. Ne pas connaître la langue de Goethe et, en conséquence, ne pas pouvoir lire les surtitrages en allemand, se révèle, paradoxalement ce soir, un avantage qui permet d’éviter un choc supplémentaire et finalement, de prendre ainsi du champ par rapport aux délires de Kusej, pour n’en retenir que la puissance qu’il réussit, malgré tout, à insuffler.

Car de l’alliage d’images d’horreur, du sentiment d’oppression, de l’absence d’entracte (qui bloque toute échappatoire) associée à un manque d’espace dédié aux applaudissements après les airs, découle une implacable tension qui, elle, s’avère parfaitement compatible avec la violence intrinsèque de l’opéra conçu par Puccini, sur base de la pièce de Victorien Sardou. Ainsi à l’acte II, lorsque la sexualisation souvent ignorée et toujours renvoyée vers Scarpia, le monstre, change de main et que Tosca s’offre à lui, jambes écartées, on s’offusque de l’hérésie du détournement tout en prenant en pleine face la situation violente ainsi créée. Le talent de Kusej est donc, par chacun de ses retournements, d’engendrer une proposition nouvelle et également puissante.

Au final, il est logique (humain dirons-nous !) de repousser ces propositions ; mais il est difficile de rester insensible au résultat qui nous est présenté. Chaque spectateur doit alors se positionner devant la délicate équation : rejeter en bloc ou accepter de se soumettre à la perversité du metteur en scène…

Avouons-le, Kusej trouve en ses chanteurs-acteurs des interprètes d’un dévouement exemplaire. « Chanteurs-acteurs », car, comme jamais, il paraît indispensable d’accoler les deux attributs, tant le théâtre est aussi omniprésent que la musique et que leur abnégation et leur résilience sont alors absolument remarquables.

Parmi les modifications, Kusej a également réduit à six le nombre de personnages auxquels se rajoute une autre figure, muette (impeccable Sophie Aujesky), représentant « la marquise Attavanti ». Ainsi, Sciarrone, l’inquiétant Spoletta, l’homme de main Scarpia, est tout autant « le Sacristain » que le bourreau de Mario, et ce sera Jonathan Tetelman qui chantera l’air dévolu au pâtre à l’acte III.

Kristine Opolais explore les confins extrêmes de son talent dramatique

La soprano retrouve là un rôle qui n’est probablement pas son meilleur, mais elle s’y lance à corps perdu et dans une production qui met en évidence… jusqu’à l’extrême, ses talents de tragédienne. Comme nous l’avions relevé lors de son Adrienne Lecouvreur bolognaise, la voix n’est plus à son zénith et bien des défauts apparaissent de plus en plus flagrants. Certes, la voix est ample et bien timbrée, ses graves restent un atout majeur qu’elle sait utiliser à bon escient, mais le medium est inégal, l’aigu souvent strident et quelques « blancs » surgissent parfois dans son chant.

En parallèle, la tragédienne née – immense Butterfly par ailleurs – fait montre une fois de plus d’un engagement scénique et vocal époustouflant. S’il n’atteint pas la perfection vocale, son « Vissi d’arte » véritable complainte douloureuse que Kusej lui fait chanter en grande partie de dos (une hérésie !) alors qu’elle s’offre, jambes écartées, à Scarpia, est absolument saisissant.

Puis, lorsque dans un accès de jalousie, alors que Scarpia semble lui préférer l’Attavanti (Tosca version Kusej !), elle s’acharnera sur lui, c’est au moins autant la tragédienne que l’on saluera que la chanteuse déchaînée, et son « Avanti a lui tremava tutta Roma » éclatera tel le cri de délivrance d’une femme violée et à demi nue. Et c’est ainsi qu’elle nous fascine par son engagement et son audace à s’aventurer sur des chemins d’ordinaire interdits aux chanteurs d’opéra. Ce mélange incroyable de chant venant des tripes et de jeu éperdu lui vaudra aux saluts, une formidable ovation, entièrement méritée.

Jonathan Tetelman, le ténor à surveiller de près

Après son interprétation superlative de Stiffelio à Strasbourg, on attendait avec impatience Jonathan Tetelman dans le rôle de Mario Cavaradossi… et l’on n’est pas déçu ! En cette soirée, le ténor confirme indéniablement sa singularité dans le paysage actuel et entre par la grande porte dans le club des artistes avec qui il va falloir compter à l’avenir. Son chant, noble, si viril et parfois même brut, est éclatant, à l’image de ses « Vittoria! » qui font trembler et nos tympans et les murs du Theater an der Wien, et ses aigus teintés d’un léger vibrato – qui, il est vrai, exige de lui, un très perceptible passage de registre – sont impressionnants. On ne saurait dire si, selon l’expression consacrée de Flaubert, « Tosca, c’est Puccini », mais en cette soirée, Tosca, c’est au moins, vocalement, autant Opolais que Tetelman ! On attend de lui un album d’airs chez Deutsche Grammophon, et rendez-vous est également pris pour l’entendre prochainement dans Fedora à Francfort et dans I due Foscari à Florence…

Face à ce couple déchaîné, Gabor Bretz tient la rampe avec un engagement aussi irréprochable que celui de ses partenaires. Certes, la voix, d’un impact moindre, manque de puissance dans le « Te Deum » (ou ce qu’il en reste), mais il sait imposer un personnage de dandy-Scarface en pull d’un blanc immaculé tout à fait impressionnant. Face à Opolais et Tetelman, il affirme un personnage sûr de son emprise sur les autres et qui a toutes les cartes en main, et son chant sobre reflète une forme de noblesse de la perversité.

Dans le petit rôle de Spoletta, Andrew Morstein, de sa voix de ténor léger, apporte le peu de fragilité de la bande de brutes auquel il appartient. Rafal Pawnuk lui, impressionne tant par sa voix puissante, appuyée sur de beaux graves, que par sa présence physique et sa capacité, à tout moment, à incarner une sauvage brutalité.

Un orchestre qui nous achève

Après la défection du chef Ingo Metzmacher, c’est Marc Albrecht qui a pris en main l’Orchestre symphonique de la radio ORF. Et ce que lui et les musiciens, nombreux dans la fosse, font de la partition de Puccini, sera d’une beauté de tous les instants, composant un flot sonore somptueux dans la salle aux dimensions modestes du Theater an der Wien.

La direction est pleine d’emphase, fréquemment très lente ; le rythme est ponctué de grands coups de percussions, les instruments se différencient parfaitement dans l’éblouissante masse qui nous est proposée. Par moments même, à la tension de la mise en scène répond une tension presque insoutenable de la musique. Kusej, Albrecht et les interprètes se révèlent alors idéalement en phase, ce qui a pour effet d’accentuer encore notre malaise face à la forme de catharsis qui nous est imposée.

À la fin de la représentation, si une petite partie de l’audience a filé sans demander son reste, la grande majorité des spectateurs a fait une ovation fantastique aux interprètes et au chef. Que pensaient-ils tous à ce moment ? Production géniale ou insupportable ? Excessive, voire extrême ? Hérétique ou libératoire ? Quoi qu’il en soit, le spectacle est bien placé pour concourir au Trophée du choc lyrique de l’année 2022 !

Visuels © Monika Rittershaus

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Paul Fourier

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