Opéra
Une Gioconda maintenue à flot grâce à sa distribution à la Scala de Milan

Une Gioconda maintenue à flot grâce à sa distribution à la Scala de Milan

13 juin 2022 | PAR Paul Fourier

L’opéra de Ponchielli fait son retour dans la prestigieuse maison milanaise. La mise en scène de David Livermore se cantonne à une représentation figurative sans grand intérêt, et la direction de Frédéric Chaslin est propre, mais sans aspérités. La distribution, marquée par les défections successives de Sonya Yoncheva et Fabio Sartori, s’affirme comme le point le plus solide de la production.

De La Gioconda, l’un de ces opéras dont l’intrigue parfaitement cohérente – et tirée de Angelo, tyran de Padoue de Victor Hugo -, l’on peut attendre une adaptation scénique qui permette, non seulement, de mettre en valeur les personnages dans leur intime psychologie, tout en sachant aussi illustrer Venise et son carnaval, mais aussi l’Inquisition et les scènes de groupe fréquentes et un ballet à la musique très populaire.

Une mise en scène peu signifiante, essentiellement basée sur des décors spectaculaires et mobiles

Indéniablement Hugo comme Boito ont su – à dire vrai, en forçant parfois le trait – donner de la substance à des femmes et des hommes dirigés par la passion. Les deux femmes, Gioconda et Laura ont un caractère affirmé et ne s’en laissent pas conter par les hommes, souvent malfaisants. Si Enzo Grimaldo n’est certes pas le héros rêvé, Avise Baldoèro fournit à la basse qui l’incarne, bien des possibilités d’interprétations. Quant à Barnaba, il est l’une des pires crapules imaginées pour une œuvre lyrique.
Mais de ce riche matériau, Davide Livermore ne fait pas grand-chose ; il n’approfondit pas, survole les personnages et semble se borner à les différencier par les costumes, au demeurant curieusement choisis. Gioconda qui, rappelons-le, est une chanteuse des rues, est vêtue comme une Princesse. Enzo, lui, certes marin, mais également Prince en exil, se retrouve affublé d’un costume digne du capitaine Haddock !
La direction d’acteurs, par ailleurs, est limitée et les artistes se retrouvent, « à l’ancienne », régulièrement placés face au public, à guetter la baguette du chef. Finalement, plutôt que de faire le choix, dans les scènes clés, de centrer l’action sur les personnages, il absorbe ces derniers, dans des décors surchargés, et ajoute à cela, des figurants dont l’utilité reste souvent à prouver. Durant toute la représentation, des créatures célestes se manifestent, traversent la scène, surgissent des cintres, voire restent suspendus à un lustre durant un acte entier. Intervention divine, hallucination, mise en perspective ?… Rien ne nous permet de véritablement choisir entre ces options, tant le message est brouillé voire brouillon. Quant aux serviteurs de Barnaba, costumés en Polichinelle et munis de battes de base-ball, façon « Orange mécanique », ils restent une image fugitive, une image qui ne s’insère pas dans une vision d’ensemble, ce qui alors, aurait pu avoir de l’intérêt.
Alors, Livermore aurait aussi pu prendre le parti de jouer des ambiances de cette Venise avec ses lieux, son Ca’ d’Oro et sa lagune, par les contrastes entre le Carnaval, l’Inquisition et ses espions. Malheureusement, ces éléments ne sont que prétextes à une série de décors imposants et mobiles… souvent d’ailleurs, trop mobiles, car le metteur en scène aime à les maintenir tout le temps en mouvement. Le problème c’est que ce choix parasite parfois le chant comme lorsque le bateau sur lequel se trouve Enzo se met à avancer en plein milieu de son grand air.
Finalement, les moments scéniques les plus réussis sont ceux où les protagonistes accompagnent le mouvement de décors comme, lorsque Alvise poursuit Laura dans le Ca’ d’Oro qui tourne sur lui-même, ce qui nous permet de les suivre dans la déambulation et de donner corps au harcèlement auquel le chef de l’Inquisition soumet son épouse. Par ailleurs, s’il s’agit de jouer de l’esbroufe, on ne niera pas que la gigantesque proue de bateau qui surgit sur scène fait son effet sur les spectateurs friands de décors imposants.
Le ballet – conçu sur la fameuse Danse des heures par Ponchielli – est un célèbre passage de La Gioconda. Ce soir, pourtant, il ne brille pas par son originalité et, dans une chorégraphie peu exaltante, vise manifestement à distinguer, pendant de longues minutes, le corps de Ballet de la Scala de Milan. Malheureusement, une fois encore, si l’on semble partir d’une idée simple (les danseuses portant le même masque que Laura et représentant une démultiplication de celle-ci, alors que son corps inerte est placé en avant-scène sur un canapé), l’on n’en comprend finalement ni le sens ni la finalité…

Une direction sans aspérités en phase avec cette mise en scène insipide

Si l’on doit reconnaître une fois de plus les qualités fantastiques des musiciens de l’Orchestre de la Scala de Milan, qui, de surcroît évoluent là dans leur répertoire, ils semblent pris dans une routine et, en dépit de la richesse orchestrale de la partition, la formation scaligère n’éblouit pas. On ne peut nier que l’effet produit est cohérent et plaisant, mais Frédéric Chaslin se limite à « faire le job », ne jouant d’aucune des aspérités, laissant passer les contrastes, se bornant par moments à forcer le trait pour produire un effet plus spectaculaire que raffiné.

Une distribution hétéroclite

Dès le début, La Cieca d’Anna Maria Chiuri se révèle être une interprète qui impose son talent à la mère aveugle de Gioconda. Le chant est puissant, les graves sont naturels et, par la beauté du timbre, elle donne immédiatement du relief à cette intrigue marquée par le drame et la sauvagerie.
L’on ne s’attardera pas sur le Enzo de Stefano La Colla qui troque le style pour l’efficacité – notamment dans le « Cielo e mar » -, qui remplit ainsi son office mais est fréquemment fâché avec la justesse et chante souvent trop bas.
Le Barnaba de Roberto Frontali lui, est problématique, non par ses talents incontestables de diseur, mais par une incapacité flagrante à représenter vocalement cette véritable figure du mal, mue par son désir et par sa cruauté. Trop transparent, de fait, il déséquilibre l’intrigue et laisse finalement à Alvise le luxe d’incarner le vrai méchant.

Car cet Alvise-là est un Erwin Schrott à nouveau en possession de ses moyens considérables, jouant autant des couleurs que des sentiments qu’il porte et d’une extraordinaire présence scénique. Son air « Si, morir ella de’ !… », survolé de manière souveraine, comme son duo avec Laura, sont à classer parmi les plus beaux passages de la soirée.

Car c’est Daniela Barcellona qui incarne Laura. Si par moments, le rôle dépasse un peu les moyens, notamment en termes de volume, pour un artiste fondamentalement belcantiste, voire rossinienne, elle sait parfaitement jouer de la richesse et de la beauté de son timbre et s’impose néanmoins dans ses duos tendus avec Enzo et Alvise, mais également dans celui, terrible, avec Gioconda. Barcellona démontre qu’elle est une artiste foncièrement stylée ; sa Laura brille d’une noble distinction et son air « Stella del marinar ! » est superbe d’intelligence musicale.

L’on ne manquera pas de saluer, également, Fabrizio Beggi et Giogio Valerio qui arrivent à très bien à tirer leur épingle du jeu dans les petits rôles de Zuane et du chanteur / pilote. Enfin est-il encore besoin de rappeler l’excellence du Chœur de la Scala qui brille de mille feux dès que l’occasion lui en est donnée ?

Saioa Hernandez, de débuts difficiles à un show final spectaculaire

Pour cette nouvelle production, la direction avait incontestablement misé sur la tête d’affiche prestigieuse qu’est Sonya Yoncheva. Las, l’artiste dont on a du mal à suivre la carrière en ce moment, enchaîne les annulations (rien que tout dernièrement Anna Bolena au Théâtre des Champs-Élysées), ce qui risque de finir par décourager les spectateurs qui se déplacent pour elle.

Ainsi, c’est la soprano espagnole, Saioa Hernandez, qui la remplace dans le rôle-titre. En tout début de représentation, l’on est pris d’un sérieux doute tant la voix ne semble pas calée et que les aigus sont disgracieux. La phrase « Ah ! Come t’amo ! » qui doit voir s’épanouir un bel aigu piano est bien difficile à entendre. Mais l’on remarque que ce sont les graves, importants pour le rôle, qui vont faire la force de cette Gioconda-là. L’émission ne sera pas toujours séduisante, mais ce sont eux, avec des aigus forte qui ont retrouvé du timbre, qui vont alimenter, après un « E un’ anatèma ! » percutant, la furie dans l’affrontement magnifique entre elle et Laura. Ce sont encore ses graves qui vont, à compter du « Suicidio » de l’acte IV, porter cette bête de scène à un haut niveau d’incandescence où l’engagement et la puissance d’interprétation vont transcender la chanteuse à l’instrument parfois rebelle. Ainsi, en cette fin d’opéra, Hernandez va nous dispenser un véritable show, captant toute la lumière et éclipsant alors tous ses collègues.

Grâce à elle, grâce à Schrott et à Barcellona, l’on se dit que c’est l’apanage des artistes de talent que de parvenir à imposer du relief à une soirée qui, sans eux, en aurait singulièrement manqué.

Visuels : © Brescia e Amisano

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Paul Fourier

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