Opéra
Un voyage dans la lune envers et contre tout à l’Opéra national de Montpellier

Un voyage dans la lune envers et contre tout à l’Opéra national de Montpellier

19 décembre 2020 | PAR Gilles Charlassier

C’est à l’Opéra national de Montpellier que commence la tournée de la nouvelle coproduction initiée par le Centre Français de Promotion Lyrique, Le voyage dans la lune d’Offenbach, qui n’avait pas encore été gravé dans son intégralité, lacune qui sera palliée avec le soutien du Palazzetto Bru Zane. Dans les circonstances particulières du maintien de la fermeture des salles en raison de la crise politico-sanitaire, les deux générales, chacune avec une distribution différente, ont été ouvertes à la presse pour relayer une savoureuse découverte réglée par Olivier Fredj, avec un plateau de jeunes solistes, sous la baguette de Pierre Dumoussaud.

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Alors que tous les acteurs du secteur du spectacle vivant s’étaient préparés à une réouverture au public le 15 décembre, annonce certes conditionnée à une évolution favorable de la situation sanitaire, les autorités gouvernementales, face à des résultats épidémiologiques un peu moins bons qu’attendus, ont décidé de maintenir fermés les lieux culturels. Évidemment, les programmations ne peuvent rester suspendues aux délais très resserrés des décrets administratifs, avec, comme alternative, la diffusion en streaming, qui ne peut cependant remplacer l’expérience du spectateur en salle. Le privilège de la presse autorise néanmoins de s’affranchir de certaines restrictions, et c’est ainsi que l’Opéra national de Montpellier a invité les journalistes à venir pour les générales du Voyage dans la lune d’Offenbach, permettant de relayer le travail de l’institution occitane, productrice déléguée de cette nouvelle initiative du Centre Français de Promotion Lyrique, qui depuis un demi-siècle soutient et accompagne les jeunes solistes au début de leur carrière. Après Le voyage à Reims, Les caprices de Marianne et L’ombre de Venceslao, ce Voyage dans la lune constitue une nouvelle aventure pour une jeune troupe formée pour la présente production, et il eût été regrettable de ne pas se faire l’écho de l’inauguration d’une tournée qui fait également redécouvrir un opus d’Offenbach négligé par la discographie : le projet porté par le Palazzetto Bru Zane sera la première gravure d’une intégrale de l’oeuvre dans sa belle collection de livres-disques Opéra français.

Ecrit dans le genre de l’opéra-féerie, qui permettait de mettre en avant les innovations techniques du temps – entre autres les débuts de l’électricité au théâtre –, l’ouvrage inscrit la fantaisie la plus débridée dans le creuset même des évolutions du progrès technique, en lequel le dix-neuvième siècle, celui des ingénieurs, nourrit une foi fervente. Mais, comme souvent chez Offenbach, la fable morale et la satire sociale ne sont jamais bien loin, et ce Voyage dans la lune du roi V’lan avec son fils Caprice et son ministre Microscope renouvelle l’artifice de l’étrangeté pour mieux s’amuser des travers temporels et intemporels de l’humanité. Et ce n’est pas l’onomastique qui démentira cette jubilation aussi herméneutique que zygomatique. Un préjugé en valant un autre, les habitants de la Lune croient la Terre inhabitée – et réciproquement. Les mœurs séléniennes, inverses des terrestres, ont banni l’amour comme une maladie, et c’est Caprice, par le truchement d’une pomme, qui infestera la princesse Fantasia – dont le nom peut être entendu comme un clin d’oeil au Fantasio créé quelques années plus tôt.

Dessinée par Malika Chauveau, la scénographie concentre toute l’inventivité du spectacle d’Olivier Fredj – la fantasmagorie des costumes fait ça et là penser à Bosch, patronage idéal pour l’esprit de l’oeuvre, revisité de manière plus contemporaine. Dans le prolongement des analyses des sources et de la postérité de la pièce, rappelées dans le livret du programme, le metteur en scène inscrit sur un plateau de cinéma l’intrigue, dont la veine évoque, en partie, Jules Verne, rendant ainsi hommage à l’adaptation du sujet par Méliès. Avec le concours des lumières tamisées de Nathalie Perrier, chacun des quatre actes est scandé par un réglage d’un oculus qui se resserre sur un disque lunaire au visage d’Offenbach. Le dispositif décline ainsi, avec une efficace économie, la diversité des vingt-quatre tableaux, sans sacrifier l’essentiel de la magie. C’est dans cette conception visuelle, plus que dans le théâtre lui-même, que réside la vitalité de la production.

La première des deux distributions est emmenée par la Fantasia de Sheva Tehoval, colorature à la séduction irrésistible avec son timbre fruité et aérien, à la ligne virtuose et palpitant d’une délicieuse sentimentalité. En Caprice, Violette Polchi affirme une appréciable homogénéité, parfois en retrait, comme peut l’être, du moins au début, le V’lan de Matthieu Lécroart, sans doute aussi en raison de l’acoustique d’un théâtre sans public, mais qui démontre néanmoins, sans aucune faiblesse, un style et une diction parfaitement maîtrisés. Raphaël Brémard condense de manière savoureuse l’avidité et la fatuité de Microscope. Thibaut Desplantes incarne la lassitude bonhomme du roi Cosmos, quand Marie Lenormand résume la gouaille de son épouse Popotte. Ludivine Gombert assume sans démérite les répliques de Flamma, et Christophe Poncet de Solages, celles de Cactus. Quant au Quipasseparla de Pierre Derhet, il s’épanche dès l’entrée en salle en s’ingéniant à jouer les régisseurs, et son bagout, qui s’adapte à tous les déguisements successifs, ne se démentira pas dans l’impayable scène de la bourse aux femmes.

Préparés par Noëlle Gény, les choeurs de l’Opéra national Montpellier Occitanie se glissent dans un foisonnement qui n’oublie jamais la poésie. Dans une fosse aux effectifs de la Gaîté Lyrique, où le Voyage a été créé en 1875, Pierre Dumoussaud met en valeur les couleurs exquises d’une orchestration plus raffinée que la réputation d’Offenbach ne le voudrait faire accroître. La partition, qui a subi d’utiles coupures pour redimensionner le spectacle le plus efficacement possible, réserve, entre autres, deux musiques de ballet fort inspirées – davantage vraisemblablement que la chorégraphie d’Anouk Viale – et dont un choix des plus belles pages est ici présenté.  L’équilibre des pupitres favorise sans doute l’harmonie et les cuivres, plutôt que les cordes, mais le résultat, estimable, ne doit pas faire oublier les circonstances particulières de cette première générale. Il ne reste plus qu’à espérer que la tournée pourra se poursuivre et enfin rencontrer son public : la redécouverte de ce Voyage dans la lune en vaut la chandelle – et le remarquable investissement pour le faire revivre.

Gilles Charlassier

Le voyage dans la lune, Offenbach, Opéra national de Montpellier-Occitanie, générale du 17 décembre 2020. Tournée sur trois saisons à Avignon, Clermont-Ferrand, Compiègne, Limoges, Nancy, Marseille, Massy, Metz, Nice, Reims, Rouen, Toulon, Tours et Neuchâtel.

©Marc Ginot

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