Opéra

Un « opéra syndical » à Nancy

Un « opéra syndical » à Nancy

03 février 2019 | PAR Gilles Charlassier

Attentif à la création contemporaine autant qu’à la réalité du monde d’aujourd’hui, l’Opéra national de Lorraine a commandé à Giorgio Battistelli une création inspirée par la lutte des ouvrières de Pejaby à Yssingeaux. Adaptant une pièce éponyme de Stefano Massini, 7 Minuti, il en a fait un saisissant huis clos entre onze femmes.

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Loin de se limiter à un divertissement bourgeois, l’opéra est aussi un genre vivant qui ne néglige pas la réalité sociale. En son temps, La Traviata avait fait scandale, pour avoir délaissé les paraboles mythologiques et les drames historiques et offert au public un miroir de ses propres arrangements avec la morale. Certes, il n’est pas question de turpitudes amoureuses dans 7 Minuti. Entretenant une fidélité avec Laurent Spielmann et l’Opéra national de Lorraine, lesquels lui avaient déjà commandé deux ouvrages, Divorzio all’italiana en 2008 et Il Medico dei pazzi en 2014, Giorgio Battistelli, qui a lui-même écrit le livret à partir de la pièce éponyme de Stefano Massini, fait entrer la lutte syndicale sur une scène lyrique, deux mondes a priori peu compatibles, quand on sait les remous que suscitent les débrayages des intermittents chez les visons et les foulards Hermès.

Si le drame peut trouver sa source dans l’aventure des ouvrières de Pejaby à Yssingeaux, à l’aube de la campagne présidentielle de 2012, l’adaptation théâtrale ne suit pas le même angle que le fait divers ni le film de Michele Placido, et se concentre sur un huis clos plus abstrait, quitte à condenser l’exploration des enjeux politiques du capitalisme financier. Divisées en trois tableaux et trente scènes, les deux heures, sans entracte, du spectacle évoluent vers une tension croissante autour du choix laissé au conseil syndical, jusqu’au troisième tour de vote : accepter ou non la proposition de la direction renoncer à sept minutes de pause pour préserver leur emploi et leur salaire. Tissu de subtile déclamation chantée émaillé de quelques interludes orchestraux et numéros solistes offrant un portrait psychologique des personnages, reprenant la tradition des airs, la partition voit sa densité expressive et dramatique s’épanouir à partir du deuxième tableau, qui coïncide avec l’ouverture de la lettre et des débats. Le long premier tableau, l’exposition et l’attente du retour de Blanche, en négociation avec le patronat, aurait pu se résumer par un développement orchestral, plutôt qu’une prolixité lancinante où le primat de la voix, fût-elle parlée, signerait quelque tropisme italien.

La mise en scène signée par Michel Didym, figée dans un décor unique – dessiné par Jacques Gabel, et mis en valeur par les néons parfois blafards de Joël Hourbeigt – où l’on voit passer les deux patrons, figurants guettant la réaction des employées à travers le plexiglas en surplomb en fond de plateau, habite habilement l’absence d’action. Imaginés par Pierre Albert, les costumes équilibrent artifice et naturalisme, répartissant symboliquement par la couleur des blouses les deux statuts des salariées, ouvrières et employées. Véritable collectif de voix d’où émergent les personnalités et les confrontations, la distribution fait entendre un convaincant camaïeu de timbres et d’affects, en particulier dans des solos remarquables, à l’exemple de la vindicte de Mahtab, portée par Loriana Castellano. La Blanche de Milena Storti se distingue évidemment, de par l’ampleur de son rôle de leader, auquel elle renoncera à la fin. A l’opposé de la contralto sévère résonne le babil aérien et fruité de Daniela Cappiello, en qui réside l’issue des suffrages, laissée en suspens. Entre ces deux pôles, six autres sopranos (Mireille, Sabine, Odette, Agnieska, Zoélie et Lorraine) et deux mezzos (Rachel et Arielle), déclinent une palette mouvante d’opinions et de motifs, soutenus par l’Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, sous la houlette de Francesco Lanzillotta.

Mentionnons pour finir la distribution, à l’entrée de l’Opéra, d’un tract visant Michel Didym, le metteur en scène, également directeur du Théâtre de la Manufacture. Les campagnes de délation ont trouvé une nouvelle stratégie pour « balancer les porcs », avec des mea culpa apocryphes où les intéressés s’accusent eux-mêmes d’être des harceleurs : il est si confortable de prendre en otage une première où les héroïnes sont des femmes ordinaires afin de mieux semer le trouble dans l’esprit du spectateur, même avec un démenti avant le lever de rideau.

Gilles Charlassier

7 Minuti, Basttistelli, mise en scène : Michel Didym, Opéra national de Nancy, février 2019

©C2images pour l’Opéra national de Lorraine

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Gilles Charlassier

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