Opéra
Turandot fait un retour coloré mais en demi-teinte à l’Opéra Bastille

Turandot fait un retour coloré mais en demi-teinte à l’Opéra Bastille

08 décembre 2021 | PAR Paul Fourier

L’opéra de Puccini revient à Paris après une longue absence. Turandot, mise en scène par Robert Wilson, sonne aussi la prise de fonction opératique de Gustavo Dudamel, le nouveau Directeur musical. Le résultat est plaisant, sans plus…

Turandot est un opéra à la fois atypique et singulier. Atypique, car sa structuration même interpelle. Par exemple, ce n’est qu’après plus de 50 min de musique que le rôle-titre intervient avec un air terrifiant, alors que trois seconds rôles avaient déjà occupé, en cet instant, longuement la scène. Quant au traditionnel duo d’amour, l’histoire de la cruelle Princesse l’envoie effleurer en toute fin d’ouvrage au lieu de se placer au début et comme de coutume, à la rencontre des deux amants. Singulier, car Puccini est décédé après avoir composé le passage de la mort de Liu et que la fin telle que l’on pouvait l’écouter ce soir a été ajoutée par Franco Alfano (une autre l’ayant été plus tard par Luciano Berio), certes, avec efficacité, mais sans le génie du compositeur de Tosca et Madame Butterfly. L’on pourrait discourir longuement sur ce qu’aurait pu être le dénouement musical et dramatique de l’œuvre sous sa plume, mais l’histoire lyrique est ainsi faite…

Bob Wilson en accord avec l’action et l’esprit de l’histoire de la Princesse de glace.

Turandot étant un opéra extrêmement statique, l’on subodorait que l’idée serait bonne d’en confier la mise en scène à Robert Wilson. Si le personnage n’a pas varié dans son approche esthétique des œuvres qu’il a mises en scène, comme dans la gestuelle de ses interprètes, force est de constater que ses détracteurs, eux non plus, depuis quarante ans, n’ont pas bougé d’un iota sur les critiques qu’ils lui adressent.

Cette production créée à Madrid en 2018 est une incontestable réussite comme le furent, ici même, celles de Madame Butterfly (1993) et de Pelleas et Melisande (1997).
Comme dans les deux cas sus-cités, le travail de Wilson convient bien à une action linéaire, resserrée et s’accorde, de surcroît, avec son esthétique épurée, avec une action située dans une Asie très théâtrale.
Retrouvant la gestuelle habituelle et très calculée de l’Américain, on remarque aussi la vivacité qu’il octroie à Ping Pang et Pong, soulignant leur liberté de propos et leur côté provocateur de bouffons de l’Empereur. Le procédé est répétitif – une marque de fabrique de Wilson – et aussi « sportif » pour les chanteurs ; mais les sauts et pirouettes qu’ils exécutent permettent d’alléger la très longue scène tunnel des trois P au deuxième acte.
Comme à l’accoutumée, visuellement, c’est la beauté pure des couleurs (de Robert Wilson et John Torres), leurs variations, et le choix des costumes extravagants de Jacques Reynaud, qui éblouissent ainsi que la manière dont l’ensemble s’accorde aux sentiments des personnages. Certains habitués, noyés dans la lumière, crieront à l’ennui, mais la grande part du public, elle, aura savouré cette fascinante explosion picturale.

Un Dudamel bien sage.

Bien évidemment, depuis sa nomination à la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Paris, on guettait la première direction d’opéra de Gustavo Dudamel. Connaissant ses élans parfois volcaniques, l’attente était plutôt celle du bruit et de la fureur. Que nenni ! Après un début assez tendu, un certain alanguissement compensé par un sens vivace des tempi prend vite le pas dans la fosse. Cependant, à l’écoute, quoiqu’en résulte un mélange subtil, on aurait aimé que la riche partition de Puccini soit mieux éclairée par une différenciation des pupitres et que l’approche de l’ensemble soit moins globale et uniforme.
De plus, avec la distribution présente, le chef échoue, par moments, à prêter suffisamment attention aux voix, parfois couvertes sans ménagement, comme ce fut notamment plusieurs fois le cas avec Calaf. Par ailleurs, on peut être un peu surpris du fait que Dudamel ne laisse aucun espace aux spectateurs afin de s’exprimer à la fin des airs, comme de coutume dans l’opéra italien.
In fine, le résultat s’avère sage et de bon niveau, mais il est certain que l’on sera en droit d’attendre, dans le futur, plus de brillance, de transgressions et d’aspérités de la part du Directeur musical de la maison.

La distribution est disparate.

Dans le rôle-titre, Elena Pankratova n’est, en aucun cas, de l’essence dont on fait ces Princesses de glace qui dardent leurs rayons et vous pétrifient sur place.
Si la voix est assez puissante, les aigus, frappés d’un fort vibrato, montrent les limites de l’artiste dans la performance exigée. Pour autant, tel un roc, elle ne montre aucun signe de faiblesse lors de la longue scène des énigmes et, dans la scène finale, elle réussit à fendre l’armure, à faire émerger la femme amoureuse sous la cruelle Princesse et à véritablement nous émouvoir.

Gwyn Hughes Jones, son partenaire en Calaf, lui, atteint très vite ses limites, s’avérant même proche de la « sortie de route », dans les passages les plus héroïques.
Parfois, cependant, il parvient à convaincre lorsque la tessiture s’adoucit – son ‘Nessun dorma’, clair, est de bonne tenue – et à dissimuler la fragilité de ses aigus forte derrière une longueur de souffle certes appréciable. Cela n’est pas suffisant et il en ressort le sentiment que l’artiste n’est pas franchement à sa place et devrait prendre garde à interpréter des rôles plus en phase avec ses qualités.

A l’inverse, au début de la représentation, Guanqun Yu s’avère être une Liu trop solide, à qui manque la délicatesse de la jeune fille. La voix n’est pas très stable, les nuances plutôt rares et son final piano du premier air est réalisé au détriment de la justesse. En revanche, la deuxième partie la trouve bien plus en adéquation avec un personnage volontaire ; elle est alors prête à garder son secret et à mourir pour cela. L’air ‘Tu che di gel sei cinta’ en sera alors magnifique.

Les trois compères, Ping, Pang et Pong (Alessio Arduini, Jinxu Xiahou, Matthew Newlin) sont parfaits, tant dans leurs acrobaties que par la complémentarité de leurs voix, avec une projection sans faille et une personnalité propre qui permet à chacun d’émerger dans ce trio-joueur.

Timur, le père, est interprété par un superbe Vitalij Kowaljow dont la voix chaude et pleine sait émouvoir et le mandarin de Bogdan Talos marque de sa présence ses passages fugaces. En revanche, Carlo Bosi, en Empereur, n’impressionne guère ; sa voix manque singulièrement de couleurs. Cela étant, l’altitude où Wilson l’a suspendu pour évoluer ne l’aide surement pas à pouvoir réellement se libérer…

Une fois de plus, le chœur de l’Opéra de Paris (dirigé par l’excellente Ching-Lien Wu) a effectué un très beau travail ; cela se ressent dans toutes les scènes dévolues au peuple de Pékin.

Après Œdipe, indéniablement, cette nouvelle grande production du mandat d’Alexander Neef est à voir. Elle ne crée pas l’un de ces évènements tant attendus et redoutés qui permettent, avec certitude, de cerner quelles seront les caractéristiques artistiques des saisons à venir, mais elle réunit suffisamment de qualités pour emmener le public dans l’univers de Chine en toc de Giacomo Puccini. Et tout voyage, lyrique qui plus est, en ces temps singuliers, se révèle être un cadeau à ne pas manquer.

Visuels : © Charles_Duprat

 

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