Opéra

Toulouse rend justice au chef-d’oeuvre de Dukas

Toulouse rend justice au chef-d’oeuvre de Dukas

22 avril 2019 | PAR Gilles Charlassier

Un mois après une nouvelle production d’Ariane à Naxos, le Théâtre du Capitole met à l’affiche un autre ouvrage où s’illustre cette héroïne antique, cette fois dans une inédite rencontre avec un conte de Perrault. Rareté du répertoire français, Ariane et Barbe Bleue, l’unique opéra de Dukas, est donné pour la première fois à Toulouse, dans une mise en scène très visuelle de Stefano Poda, et sous la direction subtile et inspirée de Pascal Rophé, sans oublier un cast de qualité. Un spectacle exceptionnel !

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Si la postérité est parfois injuste, les chefs-d’œuvre majeurs négligés ne sont pas si nombreux que les amateurs de raretés voudraient le faire accroire – ce qui ne retire rien au mérite de redécouvertes parfois dignes de revenir au répertoire. L’unique opéra de Dukas, compositeur scrupuleux n’hésitant pas à détruire les partitions qu’il ne jugeait pas à la hauteur, appartient à ceux-là. Écrit, comme Pelléas et Mélisande, sur un texte de Maeterlinck, Ariane et Barbe-Bleue invite une figure de l’Antiquité dans l’univers d’un célèbre conte de Perrault.

Réglant tous les paramètres de la mise en scène, des décors aux lumières en passant par les costumes, Stefano Poda conçoit un spectacle dominé par des teintes d’albâtre et jouant d’effets symboliques. Six danseuses et six figurantes viennent doubler les six épouses, Ariane incluse, dans une lecture très sensible aux ressources visuelles. La demeure de Barbe-Bleue est condensée par un vaste mur de pierre, incrusté de sept portes plus ou moins inaccessibles et de foules sculptées dans un foisonnement de torsions et de tortures qui évoque, selon l’imagination de chacun, la Porte de l’Enfer du Baptistère Saint-Jean à Florence, les fresques de Bosch ou les tableaux de Brueghel. Ce panneau se recule lorsque les épouses sortent du refuge où elles étaient enfermées, tandis que descend des cintres un labyrinthe qui se reflète sur le sol, image du chemin sinueux vers la liberté, auquel les cinq femmes préféreront leurs chaînes conjugales. S’ouvrant sur une lumière aveuglante, la porte d’où elles s’étaient enfuies les recueille à nouveau, pour rejoindre leur époux tyran.

En Ariane, Sophie Koch ne se laisse pas impressionner par l’exigeante présence requise – le personnage est presque constamment sur scène. La mezzo française, dont la diction semble avoir retrouvé un naturel que d’autres incarnations récentes ont pu quelque peu défier, module une admirable richesse d’inflexions, sans altérer une détermination perceptible dès les premières notes. Cette certitude de la mission à accomplir n’empêche aucunement une tendresse fraternelle, sinon maternelle, envers ses sœurs de condition. Assurément, un des grands rôles de Sophie Koch. A ses côtés, Janine Baechle fait poindre les inquiétudes de la Nourrice, et ne travestit pas l’intelligibilité de la ligne dans une vaillance hors de propos : la vitalité de l’émission n’a nul besoin de la boursouflure des décibels pour se faire entendre. Ombre sans cesse portée sur le drame, mais quasi absent de la partition, Barbe-Bleue revient à un Vincent Le Texier qui en résume parfaitement la vulnérabilité rocailleuse.

Les cinq femmes, identifiables à des degrés divers, mettent également à l’honneur le chant français. Eva Zaïcik fait palpiter les émotions de Sélysette, tandis qu’Andreea Soare affirme le lyrisme de Mélisande. Marie-Laure Garnier assume les interventions d’Ygraine, quand celles de Bellangère incombent à Erminie Blondel. Muet mais non mutique du point de vue de l’expression, le rôle d’Alladine est remarquablement mimé par Dominique Sanda. Paysans et voix au lointain complètent le tableau, de concert avec un choeur soigneusement préparé par Alfonso Caiani, et retentissant depuis les galeries du paradis, dans une saisissante immersion musicale et dramaturgique.

De cette excellence, Pascal Rophé se fait le garant. A la tête de l’Orchestre national du Capitole, dont il fait s’épanouir les couleurs et les textures, le chef français, qui n’a sans doute pas la reconnaissance qu’il mériterait, souligne la clarté de l’architecture formelle et dramatique en même temps que la sensualité sonore et mélodique, et rend pleinement justice à une œuvre majeure du répertoire. Ainsi défendue, elle gagne de précieuses chances d’y revenir. L’exigence ne devrait plus être un obstacle aux sortilèges de Paul Dukas, que l’on pourra réentendre, sur France Musique, le 5 mai prochain, à défaut de profiter de l’image.

Gilles Charlassier

Ariane et Barbe-Bleue, Dukas, mise en scène : Stefano Poda, Théâtre du Capitole, Toulouse, avril 2019

©Cosimo Mirco Magliocca

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One thought on “Toulouse rend justice au chef-d’oeuvre de Dukas”

Commentaire(s)

  • Vergne

    Excellent moment d’émotion.. . Excellent livret , peut on délivrer les gens contre eux mêmes ? Tres bonne distribution avec S Koch et d’autres, et une direction musicale nouvelle, et pour moi parfaite.
    Tous les programmes disent que c’EST le Tristan et Isolde français, C’EST DU GRAND N’IMPORTE QUOI .
    Suis fou furieux de Wagner, mais c’est autre chose.
    J’ai aimé la violence de Dukas, Salômé de Strauss, Debussy, Bartok me renvoient tous à cette oeuvre que je ‘ne connaissais pas et j’aime Ariane et barbe bleue, du coup je re écoute. ..
    Belle programmation donc. Bravo

    avril 24, 2019 at 21 h 05 min

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