Opéra
Retour de Traviata à Garnier, sous le signe ambigu de l’hypercommunication et de la superficialité

Retour de Traviata à Garnier, sous le signe ambigu de l’hypercommunication et de la superficialité

13 septembre 2019 | PAR Paul Fourier

En 2007, Gérard Mortier, alors maître de céans confiait la Traviata à l’un de ses metteurs en scène fétiches, Christoph Marthaler, qui faisait passer la tondeuse à un Jonas Kaufmann pas encore star. Scandale ! En 2019, en cette fin de mandat de Stéphane Lissner, la tâche échoit à Simon Stone, un des jeunes trublions actuels très branchés réseaux sociaux. Et ça passe presque comme une lettre électronique à la Poste ! Mais que se passe-t-il donc à Paris, capitale des Premières conspuées ?

Avant le début du spectacle, des yeux maquillés de femme en gros plan, semblent sommeiller et attendre, insouciants, de s’éclairer pour partir à la conquête d’une nuit qui s’annonce festive. Le public ne comprend pas encore l’avertissement. La torpeur va être de courte durée et les amphétamines nécessaires pour absorber ce qui va suivre.
Le parti-pris de Simon Stone est posé dès les premières mesures : cette Violetta Valery-là aura le physique de Naomi Campbell, le QI et le compte Instagram fourni de Kim Kardashian ou de toute autre influenceuse boursouflée d’un Paris érigé en capitale de la superficialité. Elle communiquera sur son smartphone par onomatopées indigentes et par smileys. La bande qui l’entourera sera engloutie dans un déluge d’images électroniques et les acteurs de cette tragi-comédie auront plus fréquemment entendu parler d’Alexander Mc Queen et de Karl Lagerfeld que de Giuseppe Verdi et d’Alexandre Dumas. L’époque n’est plus celle de la réflexion, mais celle de la réaction aux stimuli du temps immédiat.
Immergés dans cet univers, nous sommes saturés de façon permanente de bandeaux de presse tabloïds et de sms projetés qui s’avèrent vite fatigants en éblouissant notre champ visuel de manière inconfortable. Les courriers alarmants de la mutuelle à propos de la reprise d’un cancer ou de la banque quand le découvert devient abyssal, nous sont littéralement envoyés à la figure. Les personnages exécutent, eux, une ronde incessante dans le sens des aiguilles d’une montre, car, bien évidemment, le temps file à toute allure. À la fin, Violetta, essaiera bien de s’accrocher aux selfies des moments heureux pour conjurer le sort et tentera ainsi de manière désespérée de remonter le temps. La femme sera, finalement, engloutie par le décor, rejoignant, à tout jamais, l’univers numérique qui l’a fait vivre.
Simon Stone appuie sur l’aspect virtuel des errances de Violetta en prenant le parti de mettre à bas la pertinence des lieux où elle évolue normalement. Entraînée dans ce mouvement giratoire sans fin, elle est piégée, la plupart du temps, dans un univers dématérialisé et lorsqu’un lieu prend vie, il s’apparente alors à une image d’Epinal. Sublimée par les réseaux sociaux, elle n’est pourtant que notre voisine directe. Alors que nous sommes à l’opéra, lorsqu’elle sort de boîte de nuit dans ses errances nocturnes parisiennes, elle ne va guère plus loin, que la Place des Pyramides où la statue de Jeanne d’Arc voisine avec un couple enlacé et un vélo de marque californienne bien connue.
Le livret la localise normalement à la campagne ? On voit surgir une brouette de grappes de raisin, une « emoji-vâche », pourtant bien réelle et un peu effarée, et une bien jolie église très décorative, symboles appuyés d’un univers provincial de pacotille. Les lieux de vie sont caricaturés à l’extrême comme pour les renvoyer au passé par cette iconographie simpliste.

Violetta en pleine fashion week !

Si le metteur en scène arrive sûrement à emporter le public (du moins si l’on en juge par les réactions finalement positives de cette Première surprenante), c’est par l’immédiate séduction qui peut découler d’une actualisation, somme toute assez conventionnelle et tape à l’œil de notre environnement quotidien. Ceux qui postaient le visage en gros plan de la femme avant le spectacle, qui ont envie d’avoir Violetta comme copine et de faire partie de ses followers seront comblés. D’autres trouveront, finalement, que Stone n’invente rien et se complait cette fois (sa Médée de Salzbourg avait autrement plus de consistance) dans une transposition banale et éculée. Ce n’est pas la première fois que Violetta expire sur un lit d’hôpital avec un cathéter dans le bras ; on a déjà fréquenté cette bande de dégénérés, semblant sortir d’un défilé de la fashion week, qui s’encanaillent, tristement harnachés comme des super-héros ventripotents et des Rocco Siffredi fatigués qui n’amusent pas grand monde. Quant à la surutilisation de projections de messages électroniques, il va falloir prendre garde à ce que ça ne devienne pas la norme de toute production comme cela semble être le cas en cet été 2019 (cf. Boccanegra et Médée à Salzbourg).
Malgré tout, il émerge, parfois, de très belles et fortes images lorsque par exemple, l’Amour prend le pas sur le temps qui file, et que toute l’agitation se fige sur un baiser filmé en gros plan. Mais elles sont trop rares pour infléchir le message brouillé qui nous parvient.

On doit, cependant, reconnaître au metteur en scène une direction d’acteurs une fois de plus extrêmement percutante.
Pretty Yende se donne à corps perdu dans cette entreprise. Violetta vocalement pas vraiment inoubliable, elle force le respect par un engagement hors du commun et héritera d’une standing ovation aux saluts. Les caractéristiques de la voix, plutôt Norina qu’héroïne romantique, nous la faisait plutôt attendre dans les envolées de l’acte I ; c’est paradoxalement là où la voix montre ses faiblesses et c’est dans les actes II et III qu’elle va se révéler redoutable combattante et, sinon émouvante, en tous cas, offensive et en phase avec le rôle de sacrifiée superficielle de la vie qu’on lui a concoctée. On sent qu’elle a durement travaillé et le résultat est tout à fait honorable. Dans l’esprit de Simon Stone, sa mort n’est guère, destinée à nous émouvoir. C’est seulement le triste constat de la disparition, dans une quasi indifférence, d’une de ces nouvelles « stars » aux milliers « d’amis » qui brillent le temps d’une révolution de la planète Instagram. On ne fera donc pas reproche à la chanteuse de ne pas remplir un contrat qui n’était pas le sien.
Benjamin Bernheim atteint la perfection dans l’exercice. La voix, belle, virile, pleine de nuances, de cris, de révoltes, de moqueries, est totalement en phase avec ses attitudes corporelles. Les accents de cet Alfredo-là sont nouveaux et, pour le coup, modernes et inédits. Il est ce garçon simple, presque has-been, dépassé par l’univers superficiel qui l’entoure. C’est finalement lui – plus que son père – qui représente ce monde, encore marqué par la réalité des sentiments, qui est en train de mourir; son personnage ne tombe jamais dans la caricature, ne cède jamais à la facilité. Voir émerger cet amoureux qui irradie le plateau et fait le pont entre le Alfredo initial de Verdi et l’homme des temps modernes vaut à lui seul le déplacement.
Il y a de quoi être dubitatif sur le Germont de Ludovic Tezier, pourtant toujours impérial vocalement. On en vient rapidement à se demander si le chanteur est en phase avec les volontés de Simon Stone tant il semble parfois égaré dans la production. La gaucherie de ce qui semble être un petit retraité, émergeant de son RER avec sa sacoche en bandoulière, tranche avec la surexcitation et le jeu hypervitaminé de Violetta et d’Alfredo. Cela n’empêche évidemment pas l’artiste de s’affirmer plus que jamais comme un des plus formidables titulaires actuels du rôle de Germont.
Sur ce plateau réduit de Garnier absolument surchargé, les seconds rôles ont parfois du mal à exister individuellement et si l’on a déjà des difficultés à se concentrer sur le chant des solistes, cela ne les aide évidemment pas. Néanmoins, Catherine Trottmann, en bonne copine à paillettes est irréprochable tout comme Marion Lebègue à la tenue bien moins excentrique. Chez les hommes, Julien Dran, Christian Helmer, Marc Labonnette et Thomas Dear tiennent dignement leurs rangs et semblent beaucoup s’amuser. On a connu choeur de Traviata plus impressionnant que celui qui est présentement perdu dans ce maelstrom.
Livrant une ouverture et un premier acte assez peu tonique, Michele Mariotti trouve ensuite une belle dynamique et, utilisant au mieux la science des couleurs qui est la sienne, il fait souvent émerger des variétés inédites dans cette partition que l’on connaît si bien. Ce travail d’orfèvre tranche même singulièrement avec les images brutes qui nous sont renvoyées.
Finalement, on ne reprochera pas à Simon Stone la cohérence de l’idée qu’il développe pour cette nouvelle production. La mécanique est bien huilée et si le contenu nous exaspère, c’est peut-être notre propre rejet des excès du monde virtuel qu’il faut interroger. 
En revanche, on ne comprend guère si le propos est de dénoncer une société artificielle à l’extrême ou s’il a finalement basculé dans la facilité en cédant aux sirènes de la flatterie narcissique qui envahissent désormais nos vies. … Cette ambiguïté, à la sortie du spectacle, nous laisse un goût amer.

visuel © Charles Duprat / Opéra national de Paris

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Paul Fourier

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