Opéra
Projecteurs sur l’Orfeo de Monteverdi à Dijon

Projecteurs sur l’Orfeo de Monteverdi à Dijon

02 octobre 2016 | PAR Elodie Martinez

La saison de l’Opéra de Dijon vient de reprendre avec la production de l’Orfeo de Monteverdi mis en scène par Yves Lenoir. Une ouverture de saison qui revient aux sources de l’opéra et plutôt réussie malgré une mise en scène qui laisse songeur…

[rating=3]

Orfeo de Monteverdi est un véritable pilier dans le monde lyrique puisqu’il s’agit du premier opéra connu. Etant l’opéra le plus ancien, il apparaît alors que le renouvellement, le souci d’une mise en scène et d’une vision originale se pose encore plus que pour la plupart des autres opéras. Yves Lenoir décide ici d’opter pour l’univers de la pop culture et il est difficile de ne pas trouver parfois un petit air de Johnny ou autre super star de la musique de cette époque : projecteurs, micro sur pied,  bain de foule, cigarette, alcool sans oublier le sexe très présent. Une vision qui ne manque finalement pas d’intérêt et qui offre un couple Orfeo/Euridice dépoussiéré, loin de son cocon idyllique habituel.

En effet, on note bien que la pauvre Euridice subit la passion dévorante de son mari pour la musique : elle ne semble pas heureuse, sauf quand celui-ci daigne enfin lui apporter l’attention qu’elle réclame. Toutefois, qu’elle se garde de venir vers lui lorsqu’il chante ou crée car il la rejette alors sans ménagement. Il peut aussi l’abandonner sans crier gare pour suivre une inspiration soudaine et prendre le micro. Yves Lenoir propose donc un Orfeo artiste quelque peu torturé avec l’égoïsme que cela implique généralement lorsque l’on est entièrement dévoué à son art.

La Musique (ici interprétée par Emmanuelle de Negri ouvrant magnifiquement la soirée) tient par ailleurs un rôle tout particulier dans ce travail scénique. Quelle belle idée de la faire entrer et sortir depuis la fosse, comme si elle apparaissait dans les notes qui y sont jouées ! Elle est également le personnage qui reste à la fin de la représentation, tandis qu’Orfeo disparaît, symbolisant ainsi la survivance de l’art sur son serviteur. Comme l’explique Yves Lenoir dans le programme : « Ce qui reste, c’est la musique. L’œuvre survit à son auteur et se poursuit sans lui. Au moins pour un temps. » L’image de Musica dansant, casque sur les oreilles, au milieu de ces trois corps se tordant à terre est alors une représentation frappante de ces propos.

Le travail autour de la Messaggiera (magistrale Eva Zaïcik) ne manque aussi pas d’intérêt : elle qui a annoncé le décès d’Euridice, elle « dont les paroles ont porté le coup fatal qui vient de meurtrir l’âme aimante d’Orphée », elle « qui s’est rendue odieuse aux Bergers et aux Nymphes et odieuse à [elle-même] » ne supporte pas les regards de la foule qui l’observe. « Funeste chouette », elle « fuira à jamais le Soleil et conduira au fond de quelque caverne isolée l’existence de [sa] douleur [lui] impose », elle souffre de son message elle qui n’existe finalement que pour ce-dernier dans cet opéra. Elle ne supporte donc pas sa nature et finit par prendre toute une boîte de médicament pour s’enfermer dans un placard et y disparaître, laissant penser à un suicide dans cet univers d’artiste à fleur de peau de la pop culture.

D’autres bonnes idées ou le travail esthétique sont encore à citer mais il faut avouer qu’elles sont quelque peu contrebalancées par d’autre points qui nous laissent parfois circonspects. Certes, la passion est aussi un thème clef de ce mythe, mais pourquoi afficher tant de sexe sur scène ? Pourquoi nous faire assister à un cunnilingus entre Plutone et Proserpina tandis qu’Orfeo est forcé de regarder par un garde ? Ces personnages infernaux à l’origine de la mort d’Euridice cherchent visiblement à punir Orfeo dans cette mise en scène, d’abord en lui ravissant sa bien-aimée puis en le forçant à voir une relation qu’il a perdu, mais pourquoi l’inviter en plus dans le lit, et la scène est-elle bien nécessaire ou même intéressante ? Yves Lenoir est peut-être allé ici un peu loin… Faire de Caronte (Renaud Delaigue) un dealer baignant dans les billets de banque et gardant les enfers avec une lampe-torche nous laisse également un peu pensif…

Quelques détails donc qui viennent peut-être bloquer une idée originale intéressante et l’empêchent de se développer pleinement dans l’esprit du spectateur. Toutefois, cela ne vient en rien gêner l’appréciation du très bon plateau et de l’excellence de l’orchestre.

Marc Mauillon campe pour sa part un Orfeo vocalement magistral, parvenant à vaincre l’acoustique de la salle, passant par-dessus la fosse sans difficulté apparente, laissant entendre un timbre des plus séduisant et reconnaissable entre mille. Après nous avoir régalé en truculent Momo dans l’Orfeo de Rossi, le voilà dans le rôle-titre de celui de Monteverdi, servant à merveille ce personnage ici ambigu, à la fois amoureux de son art et d’Euridice, personnage d’extrêmes qui suit son plaisir. On se demande d’ailleurs si plaisir et amour ne sont pas ici confondus…

Marine Chagnon tient pour sa part le rôle très bref d’Euridice et nous fait regretter que l’oeuvre ne lui laisse pas davantage de mesures, tandis que Kangmin Justin Kim fait un(e) Sperenza visuellement magnifique dans ce rôle de travestissement et d’espoir assassiné barbarement. On regrette cependant que les médiums ne soient pas plus projetés, mais l’exercice n’est pas aisé pour un contre-ténor.

Côté orchestre enfin, Les Traversées baroques dirigées par Etienne Meyer sont tout simplement exceptionnelles et sensationnelles, portant bien leur nom en nous faisant voyager dans la partition et ses méandres avec grâce et talent.

Cet Orfeo marque donc une ouverture de saison réussie qui vous promet une belle soirée dans une mise en scène qui, si elle n’est pas transcendante et ne respecte pas tout à fait le livret, ne gène pas pour autant l’appréciation de l’oeuvre, du plateau et de la fosse qui fixe un haut niveau pour les prochains spectacles dijonnais.

Infos pratiques

Maison de l’Amérique Latine – Strasbourg
Musée des Plans-reliefs
Elodie Martinez
Après une Licence de Lettres Classiques et un Master en Lettres Modernes, Elodie découvre presque par hasard l'univers lyrique et a la chance d'intégrer en tant que figurante la production du Messie à l'Opéra de Lyon en décembre 2012. Elle débute également une thèse (qu'elle compte bien finir) sur Médée dans les arts en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, puis, en parallèle d'un stage dans l'édition à Paris, elle découvre l'univers de la rédaction web et intègre l'équipe de Toute la culture où elle participe principalement aux pages d'opéra, de musique classique et de théâtre. Elle a aussi chroniqué un petit nombre de livres et poursuit l'aventure une fois rentrée sur Lyon. Malheureusement, son parcours professionnel la force à se restreindre et à abandonner les pages de théâtre. Aujourd'hui, elle est chargée de projets junior pour un site concurrent axé sur l'opéra, mais elle reste attachée à Toute la culture et continue d'être en charge de l'agenda classique ainsi que de contribuer, à moindre échelle, à la rédaction des chroniques d'opéra.

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