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Parabole haendélienne à Montpellier

Parabole haendélienne à Montpellier

12 février 2020 | PAR Gilles Charlassier

En résidence à l’Opéra national de Montpellier depuis la saison dernière, Ted Huffman met en évidence le génie parabolique de l’oratorio de Haendel, Il trionfo del Tempo e del Disinganno, dans une production décantée dirigée par Thibault Noally, à la tête de son ensemble Les Accents et un beau quatuor vocal.

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Mettre en scène un oratorio relève parfois de la gageure, surtout quand le livret est allégorique et les personnages des prosopopées. Premier oratorio de Haendel, créé à Rome en 1707 sur un texte du cardinal Pamphili, Il trionfo del Tempo e del Disinganno décrit le renoncement de la Beauté aux tentations du Plaisir pour les véritables vertus qui passeront l’épreuve du Temps, sous la conduite de la Désillusion. Sur cette parabole empreinte de moralité chrétienne, Ted Huffman élabore un spectacle épuré qui n’encombre pas la dynamique musicale de transpositions narratives.

Certes, les décors et les lumières très tamisées conçues par Andrew Liebermann privilégie, comme les costumes de Doey Lüthi, un relatif minimalisme aux couleurs d’aujourd’hui. La lente translation continue d’une enfilade de canapés bleus à la tonalité sans doute quelque peu britannique représente l’inexorable écoulement du temps. Des figures sans visage rappelant Chirico ou Magritte entourent les quatre abstractions protagonistes, et participent de l’économie métaphorique de la production. Les interludes sont habilement meublés de postures chorégraphiques sculptées par Jannik Elkaer, inscrites dans le mouvement général de la scénographie et baignées dans le sulfure de fumigènes. Pour autant, la qualité visuelle de l’ensemble n’oublie pas la symbolisation expressive, et le narcissisme spéculaire brisé de la Beauté trouve sa rédemption dans le bonheur domestique, résumé par une cellule familiale sur un unique divan à la mesure de l’intimité. Avec une palette polie et contemporaine, Ted Huffman condense l’essentiel du message édifiant de l’ouvrage.

Doublés à la fois par quatre danseurs, et quatre figurants, témoignant d’une appréciable maîtrise du polymorphisme artistique, les solistes défendent remarquablement la saveur d’une écriture vocale ornée avec virtuosité autant que peinture délicate des affects et des sentiments. Avec un babil fruité et sensuel, Dilyara Idrisova affirme l’évolution morale de la Belleza. La ligne aérienne de la soprano russe cisèle le papillonnage et la versatilité influençable de cet attribut des jeunes années, qu’elle investit avec une indéniable sincérité. Les moires du mezzo de Carol Garcia donnent aux séductions du Piacere une présence portée par un médium à la fois homogène et coloré. Le calibrage de la distribution s’entend avec le contraste que fait entendre le Disinganno de Sonja Runje, qui se pare d’une fascinante austérité de contralto. Naturellement sombre, le timbre n’a pas besoin de forcer ses teintes pour irradier son identité idiomatique. Enfin, le Tempo de James Way se distingue par une clarté vaillante. Avec son ensemble Les Accents, Thibault Noally fait vibrer le grain et la chair d’une musique théâtrale qui n’oublie pas l’intensité. A rebours des sonorités plus lisses, sinon placides, parfois en cour dans l’interprétation haendélienne, le chef français assume une robuste vitalité qui se fait la partenaire complémentaire de l’élégante proposition scénique de Ted Huffman, dans l’écrin idéal de l’Opéra Comédie.

Gilles Charlassier

Il trionfo del Tempo e del Disinganno, Haendel, mise en scène : Ted Huffman, Opéra national de Montpellier, Opéra Comédie, février 2020

©Marc Ginot

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Gilles Charlassier

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