Opéra

Un Orphée et Eurydice épuré au Théâtre des Champs Elysées

Un Orphée et Eurydice épuré au Théâtre des Champs Elysées

23 mai 2018 | PAR Gilles Charlassier

Foyer parisien de l’opéra baroque depuis désormais de très nombreuses saisons, le Théâtre des Champs Elysées présente une nouvelle production d’Orphée et Eurydice de Gluck, aussi luxueuse qu’épurée, mise en scène par Robert Carsen et avec Philippe Jaroussky dans le rôle-titre.

[rating=4]

On connaît la pâte de Robert Carsen, et ses mises en scène très soignées. Sa lecture d’Orphée et Eurydice de Gluck que l’on découvre avenue Montaigne ne contredira pas cet instinct de la beauté scénographique qu’un catalogue d’une centaine de spectacles illustre depuis plus de deux décennies. Fable plus que véritablement drame lyrique, l’ouvrage de Gluck tient de l’épure, et le metteur en scène canadien n’a pas cherché à la combler par d’inutiles péripéties ou transpositions.
Son travail choisit une intemporalité que d’aucuns diront réaliste, parce qu’elle ne se contente pas d’une symbolisation. Dessiné par Tobias Hoheisel, le plateau nu tapissé de sable esquisse une Thrace dépouillée, où l’on pleure la défunte d’Eurydice. La tombe appelle Orphée aux Enfers, et cela en sera la porte d’entrée, étant celle de sortie du séjour dans l’au-delà, ainsi que le montre la remontée du troisième acte. Les éclairages, que Carsen règle avec Peter van Praet, enveloppent d’une belle poésie évocatrice cette vraisemblance topographique, suggérant que l’ici-bas se trouve bien sous nos pas. On se laisse emporter par l’économie des teintes, entre le feu infernal et la pénombre des retrouvailles inquiètes et contrariées, jusqu’à un finale culminant dans un instantané où le triomphe heureux de l’Amour irradie doucement la salle – une brève mise en abyme de l’illusion théâtrale. On admire le travail de caractérisation des choeurs – les effectifs de Radio France sont soigneusement préparés par Joël Suhubiette. Si la ronde d’imperméables noirs sent un peu la récupération de productions antérieures, la procession funèbre ne manque pas d’allure, et les ombres du royaume des morts, sortant de la gangue de leur linceul, frappent l’imagination par leur évidente simplicité.
Une telle sobriété expose assurément les interprètes, et leur jeu ne bénéfice d’aucun secours accessoire dans le vaste duo des amants. Philippe Jaroussky possède l’androgynie attendue, avec son timbre diaphane et inimitable, ainsi que sa musicalité chevronnée, même si l’oreille distingue des acidités patinées par l’âge plus que par la maturation. Les aficionados applaudiront leur idole, les autres salueront un talent éprouvé, qui possède la couleur idiomatique avant l’intégralité de la palette expressive. On pourra bien arguer que Gluck refusait la vanité du beau chant, les exigences techniques ne sauraient pour autant être secondaires dans l’incarnation d’Eurydice. Bien sûr, Patricia Petibon sait se rendre émouvante, et explorer les contrechamps psychologiques de son personnage avec un engagement attachant. Mais les lacunes dans le bas de la tessiture, comme parfois dans la ligne, finissent par verser dans la minauderie. Rien à reprocher en revanche à l’Amour d’Emöke Baráth, d’une plénitude de moyens qui ravit autant la finesse du chant que la justesse de l’affect. Dans la fosse, Diego Fasolis et ses musiciens de I Barrochisti impriment à la partition une passionnante urgence dramatique, quitte à céder ça et là à quelques recettes, et surtout, à souligner de passagères vulnérabilités – mais rappelons que les instruments d’époque sont plus délicats à dompter, même avec l’expérience. C’est peut-être le prix à payer pour faire résonner cet Orphée et Eurydice avec des saveurs bien vivantes.

Gilles Charlassier

Orphée et Eurydice, Gluck, mise en scène : Robert Carsen, Théâtre des Champs Elysées, du 22 mai au 2 juin 2018

©Vincent Pontet

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