Opéra
Medea : La naissance d’une référence au Grand Théâtre de Genève

Medea : La naissance d’une référence au Grand Théâtre de Genève

17 avril 2015 | PAR Elodie Martinez

Jennifer Larmore, pourtant à l’origine du projet de cet opéra avec Christof Loy, dut renoncer au rôle pour des raisons de santé une dizaine de jours seulement avant la Première et fut remplacée au pied levé par Alexandra Deshorties. Impossible de dire ce qu’aurait donné l’interprétation de Larmore, mais au vu de cette soirée, on serait tenté de penser que le sort était de la partie et qu’il était écrit que le public découvre à Genève la Medea de Deshorties : insaisissable, indescriptible, touchante, dérangeante et surtout terrible(ment humaine). Médée incarnée jusqu’au plus profond d’elle-même.

[rating=5]

Qui aurait effectivement pu prévoir que cette soprano, aussi dramatique soit-elle, puisse donner corps et voix à la Medea de Cherubini, rôle tant marqué par la Callas et Anna Caterina Antonacci, deux monstres sacrés de la scène lyrique ? Et pourtant, telle la colchidienne, l’interprétation d’Alexandra Deshorties écrase tout sur son passage, abattant chaque éventuel obstacle pour nous toucher au plus profond de nous-même. Point de demi-mesure et point d’excès dans le jeu, tout est crédible : le parti pris retourne aux origines et au vrai en revenant à l’humain. Le décor est unique et simple, quasi écrasant malgré son ampleur, nous enfermant ainsi avec Médée et sa tragédie, transformant presque cette histoire en huit-clos ainsi que le ressent probablement l’héroïne, totalement étouffée par les malheurs et les injustices successifs qui l’accablent malgré ce mouvement de rejet qui ne cesse de la poursuivre. Image alors frappante de pathos d’une épouse répudiée, son sac de voyage à la main, le traînant comme une malédiction dont elle ne parvient pas à se défaire malgré tous ses pouvoirs.

Médée/Medea est un rôle que l’on ne peut pas jouer : il faut l’incarner, accepter de se perdre pour trouver le personnage, ce que parvient à faire Alexandra Deshorties, mêlant intelligence et émotion. Elle passe tour à tour de la peine la plus indicible qui soit à une fureur sans pareille avec un naturel troublant. Sa voix est bel et bien celle de Medea, son chant d’une précision affuté emprunte le chemin le plus direct et le plus efficace qui soit pour atteindre sa cible, quelle qu’elle soit. La prononciation s’ajoute à cela et les mots claquent et fouettent. La confrontation avec Giasone à la fin de l’acte I atteint le grandiose car l’on sent toute la rage du personnage, comme dans ce « fugir » qu’elle crache véritablement afin qu’il ne lui reste pas au travers de la gorge.

Face à un tel personnage, la mise en scène est épurée pour faire place et repose principalement sur les interprètes, nous permettant de nous concentrer sur eux. Toutefois, si la simplicité permet de se recentrer sur l’humain, elle permet également de faire ressortir plus intensément les quelques tableaux qu’elle offre, comme celui des noces de Glauce et Giasone à la fin de l’acte II ou encore le plus intense de tous, le grand finale avec la scène en feu et Medea au-dessus de cette fourmilière en panique contrastant avec son sentiment d’assouvissement.

La colchidienne n’est bien sûr pas seule sur scène et Glauce ouvre le bal avec son premier air. Nous voyons alors une femme que la crainte – ou même la terreur – de Medea a rendue instable, en venant à prendre des médicaments pour apaiser son esprit. Grazia Doronzio parvient à donner vie et dimension à cette princesse pourtant facilement creuse se rapprochant même souvent d’un personnage totalement secondaire. Ici, elle reprend enfin sa place de protagoniste.

Andrea Carè prête quant à lui voix lisse et ambrée à Giasone, mais son jeu reste quelque peu classique. Légère déception cependant du côté de la basse fragile de Daniel Okulitch dans le rôle de Creonte malgré son interprétation de roi tyrannique avec ses sujets mais d’homme faible face à Medea et de père protecteur et aimant face à Glauce.

Enfin, Sara Mingardo marque elle aussi les esprits dans le rôle de Néris dans ce formidable air « Solo un pianto » qui parvient à rendre toute la complexité, l’intensité ainsi que la sincérité du lien entre ces deux femmes. Un moment absolument fabuleux dans cette soirée.

Vous l’aurez compris, nous assistons avec cette production à la naissance d’une nouvelle référence pour ce personnage : Deshorties rejoint ici le clan si fermé des grandes Medea avec Callas et Antonacci. Le public ne s’y est d’ailleurs pas trompé en lui réservant une standing ovation lors des applaudissements. Quant à nous, nous ne saurons que trop vous conseiller d’accourir pour vivre cette expérience qui, telle la souffrance de Médée, reste finalement indicible tant elle est interne et intense.

A noter : la diffusion radiophonique du spectacle sur Espace 2 (RTS) le 23 mai à 20h (bien que rien ne saurait remplacer le fait d’y assister en personne).

© WilfriedHoesl
© CaroleParodi

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Elodie Martinez
Après une Licence de Lettres Classiques et un Master en Lettres Modernes, Elodie découvre presque par hasard l'univers lyrique et a la chance d'intégrer en tant que figurante la production du Messie à l'Opéra de Lyon en décembre 2012. Elle débute également une thèse (qu'elle compte bien finir) sur Médée dans les arts en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, puis, en parallèle d'un stage dans l'édition à Paris, elle découvre l'univers de la rédaction web et intègre l'équipe de Toute la culture où elle participe principalement aux pages d'opéra, de musique classique et de théâtre. Elle a aussi chroniqué un petit nombre de livres et poursuit l'aventure une fois rentrée sur Lyon. Malheureusement, son parcours professionnel la force à se restreindre et à abandonner les pages de théâtre. Aujourd'hui, elle est chargée de projets junior pour un site concurrent axé sur l'opéra, mais elle reste attachée à Toute la culture et continue d'être en charge de l'agenda classique ainsi que de contribuer, à moindre échelle, à la rédaction des chroniques d'opéra.

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