Opéra

Lulu, l’ange déchu de Marthaler

Lulu, l’ange déchu de Marthaler

18 février 2017 | PAR Christophe Candoni

 

A l’Opéra de Hambourg, Kent Nagano et Christoph Marthaler réinventent le second opéra de Berg. Barbara Hannigan donne un nouveau visage à son rôle fétiche. Aux antipodes de la Lulu glamour pop et sulfureuse imaginée par Warlikowski, elle est ici la muse livide et dégingandée d’un monde en crise prêt à s’éteindre.

La ménagerie de Wedekind trouve place dans un théâtre des variétés où tout l’univers singulier de Martahler est convoqué. Dans l’espace mélancolique et nostalgique d’une salle de café-concert dépourvue de séduction, quatre pin-up revisitent chichement les danses de music-hall tandis que sont attablés des hommes apathiques semblant sortis des peintures de Schiele. La chair est triste, les âmes en peine.

Une Lulu sépulcrale se présente de dos et recroquevillée sur un piédestal qui s’apparente à une stèle mortuaire. La petite poupée mécanique s’anime et s’agite en peignoir bleu ou en déshabillé. Son corps souple et dansant s’électrise au cours de mille acrobaties et s’immobilise d’un coup comme dans un état somnambulique. Si le désir sexuel est volontairement absent de cette version moribonde qui déconcerte, c’est dans une étreinte, la seule du spectacle, que Lulu trouve la mort. Loin des clichés de la femme-enfant ou de la femme fatale, Lulu fascine car elle redouble d’énigme et même d’irréalité. Véritable héroïne ibsennienne au deuxième acte, froidement placide et éprise d’intensité, elle évolue dans un intérieur à l’élégance défraîchie où gravitent d’une manière étrange, presque menaçante, la formidable Geschwitz d’Anne Sofie von Otter à l’allure stricte d’une cheftaine, le docteur Schön de Jochen Schmeckenbecher, l’Alwa de Mathias Klink, Schigolch de Sergeï Leiferkus, tous terriblement humains.

Barbara Hannigan est encore une fois une très belle Lulu. Du personnage, elle connaît si intimement les redoutables difficultés musicales et théâtrales qu’elle les négocie et les outrepasse avec beaucoup d’aisance, d’intelligence et de sensibilité. La distribution entière est remarquable de précision et criante de vérité. L’orchestre richement expressif du Philharmonisches Staatsoper Hamburg exulte avec chaleur et opulence. Tantôt swinguant, tantôt tétanisant, il développe des accents au lyrisme mahlérien avant que la musique, emportée dans la chute de Lulu, ne se réduise comme peau de chagrin. Seulement joué au piano et violon, l’Acte 3 perd ses déflagrations orchestrales sourdes et sonores composées par Cerha pour devenir un somptueux nocturne minimaliste et alangui. Les choix interprétatifs sont radicaux tant sur le plan musical que sur le plan scénique et entièrement portés sur l’émotion. Lorsque les musiciens accompagnent Veronika Eberle dans le célèbre Concerto à la mémoire d’un ange, ce requiem instrumental fait figure d’hommage dédié à la belle innocente gisant devant un plot de cirque et offre un épilogue aussi inattendu que bouleversant.

Photo © Monika Rittershaus

Au Staatsoper Hamburg (Allemagne)

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III).Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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