Opéra
L’Opéra de Bordeaux présente un Elisir d’amore séduisant

L’Opéra de Bordeaux présente un Elisir d’amore séduisant

07 avril 2022 | PAR La Rédaction

Avec cette nouvelle production de l’Elisir d’amore de Gaetano Donizetti, le Grand Théâtre de Bordeaux a donné à l’excellente soprano sud-africaine Golda Schultz et au très beau ténor français Kevin Amiel une plateforme idéale qui leur a permis d’exprimer leur talent sans modération.

Par Hélène Biard.

De toutes les œuvres opératiques de Donizetti (1797-1848), certaines comme Anna Bolena ou Lucia di Lammermoor ont connu un destin remarquable malgré leur noirceur ; comme pour les contrebalancer, des « comédies » comme Don Pasquale ou L’Elisir d’amore ont aussi rencontré le succès dès leur création et sont régulièrement données en France comme à l’étranger. Pour cette nouvelle production de l’Elisir d’amore, les responsables du Grand Théâtre de Bordeaux ont invité un metteur en scène très inspiré et une distribution internationale d’un niveau exceptionnel tant vocalement que scéniquement.

Une mise en scène dynamique et pleine de vie

Adriano Sinivia a monté une mise en scène dynamique qui permet à chacun des artistes de donner libre cours à leurs dons de comédiens. La direction d’acteurs est remarquable. Qu’il s’agisse des solistes et choristes, des figurants, des acrobates ou des enfants, chacun(e) sait ce qu’il doit faire et il/elle le fait avec un plaisir gourmand plaisant à voir tant les artistes s’amusent sur la scène du Grand Théâtre. Les costumes d’Enzo Iorio sont superbes, mais l’excellente idée de Sinivia et Lorio concerne les hommes de Belcore, avec leurs costumes, non de soldat, mais de fourmi. C’est d’autant plus crédible qu’en effet on les voit s’agiter comme de véritables fourmis. Cependant les maquillages réalisés par Anne Lay-Bardon ne sont pas aussi aboutis que les costumes et les fourmis ne sont pas assez marquées ; le maquillage d’Adina n’est pas adapté à la peau sombre de Golda Schultz et le blanc sur le visage de Sandrine Buendia tranche trop avec sa peau éclatante au niveau du cou et des mains… Autant de détails, certes mineurs, mais quelque peu dérangeants, qui auraient pu être réglés avant le début de la série. Quant aux décors de Cristian Taraborelli, on y retrouve tous les poncifs de la campagne : blés et coquelicots géants, roue de tracteur énorme, chant des cigales provençales, passages d’oiseaux et d’insectes démesurés diffusés en vidéos de fort belle qualité… Les chevaux de bois, fort bien réalisés, installés au deuxième acte mettent une touche festive sur le plateau et donnent l’illusion de se trouver effectivement à l’entrée d’une ferme cossue même s’il manque une façade de maison pour parachever l’ensemble.

Un orchestre certes talentueux, mais sans réelles nuances et un chœur au top

L’Orchestre de l’Opéra National de Bordeaux est à la hauteur de sa réputation et rend justice à Donizetti avec panache et talent. Cela étant dit la cheffe d’orchestre italo-turque Nill Venditti qui dirige la phalange pour cette nouvelle production, a une battue dynamique, claire et nette. Les tempos sont fort justes, mais elle semble avoir oublié la signification du mot nuances. Elles sont très (trop) souvent en mode forte et cela gâche quelque peu la musique pourtant si belle de Donizetti. Le seul moment de répit, voire même de grâce, intervient au deuxième acte lorsque l’orchestre accompagne « Una furtiva lagrima » avec une grande générosité. Quant au chœur parfaitement dirigé par son chef, Salvatore Caputo, il donne vie avec talent à la partition de Donizetti et prend manifestement un malin plaisir à interpréter, tant vocalement que scéniquement, cette œuvre charmante et pleine d’énergie.

Une distribution très en forme

Vocalement, les responsables de l’Opéra National de Bordeaux ont invité une distribution qui fait honneur à Donizetti même si elle est parfois obligée de composer avec une cheffe qui ne fait pas dans la dentelle avec des nuances trop rares.
La très belle surprise de la soirée est la soprano sud-africaine Golda Schultz qui campe une Adina fraîche pimpante et délicieusement retorse avec ce pauvre Nemorino qui est fou d’elle. La légende de Tristan et Yseult du premier acte est interprétée avec une grande assurance et la suite est du même acabit. La large tessiture de la voix, les aigus insolents, les graves de qualité, le médium éclatant permettent à Schultz de ne faire qu’une bouchée du rôle.
Kevin Amiel est un Nemorino de fort belle tenue et le rôle qu’il a chanté récemment à Toulouse avec succès lui va fort bien. La voix claire et assurée, à l’ample tessiture, correspond parfaitement au personnage. Les duos avec Adina, Belcore puis avec Ducalmara sont chantés avec une belle aisance. Quant à son unique aria « Una furtiva lagrima », il reçoit un accueil enthousiaste tant il est interprété avec sensibilité. Tout l’amour du jeune homme pour Adina ressort avec force et nous saluons l’accompagnement tout en douceur de l’orchestre qui devient très attentif à ce qui se passe sur scène, comme si l’incertitude du paysan passait du cœur du jeune amoureux aux instruments de la phalange par télépathie.
L’Australien Samuel Dale Johnson est un Belcore très convaincant. Il se montre aussi arrogant, démonstratif et sûr de lui que son rival est un amoureux timide et craintif. La belle voix de baryton de Dale Johnson claque tel un fouet dans la salle du Grand Théâtre. Il n’a pas d’aria propre, mais ses apparitions sont suffisamment marquantes pour que l’on s’en rappelle ; le duo avec Nemorino au second acte, après l’avoir recruté dans son régiment, est d’autant plus comique qu’il se moque de son rival alors que ce dernier chante son espoir fou de voir sa belle céder à ses vœux.
Ducalmara est interprété par un Giorgio Caoduro très en forme, voire même déchaîné tant il sait incarner le comique de service. Aussi retors et burlesque que Nemorino est naïf, son entrée en scène est sans aucun doute la plus hilarante de la soirée. Sa machine, mi-moissonneuse mi-échoppe de charlatan, ne manque pas de faire rire tant elle est inattendue. Giorgio Caoduro prend tellement Ducalmara à son compte que ses mensonges sur son élixir (une simple bouteille de vin de Bordeaux qu’il vend à prix d’or), agrémentés de mille boniments aussi farfelus les uns que les autres, passent comme une lettre à la poste. Le duo avec Adina au second acte en revanche est d’autant plus émouvant que, tout charlatan et bonimenteur qu’il soit, Ducalmara permet à la belle indifférente de prendre conscience que les sentiments de Nemorino à son égard sont sincères et qu’elle-même est éprise de ce généreux et courageux jeune homme prêt à s’enrôler par amour.
Sandrine Buendia (Gianetta) complète, avec talent et bonne humeur, une distribution digne des plus grandes scènes françaises et étrangères.
Les figurants, adultes et enfants, ainsi que les acrobates donnent à cet Élixir si particulier une saveur sans égale tant leurs apparitions sont joyeuses, parfois, et telles des miroirs, souvent, notamment lorsqu’il s’agit de mettre en exergue les attitudes ambiguës des personnages incarnés avec maîtrise par des solistes survoltés.

C’est une soirée exceptionnelle que le Grand Théâtre de Bordeaux a proposée à un public venu nombreux malgré quelques « défauts » mineurs, au demeurant, concernant les maquillages et une direction musicale tout en force. L’accueil très chaleureux, et même enthousiaste, que les artistes présents sur scène et dans la fosse ont reçu est largement mérité au vu des performances réalisées en ce beau lundi soir d’avril.

L’Elisir d’amore, jusqu’au 10 avril au Grand Théâtre de Bordeaux.

Visuel : © Eric Bouloumie

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